C'est dans une demeure appelée «White House» que vit la jeune femme dont le colonel George Washington demande la main, un jour de juin 1758. A vingt-cinq ans, Martha Dandridge Custis, la future première «First Lady» des Etats-Unis d'Amérique, est veuve. La veuve la plus riche de Virginie. A la mort de son mari par crise cardiaque, un an plus tôt, elle a hérité de plantations fertiles et de trois cents esclaves. La dureté des temps veut qu'on se remarie vite après un veuvage: il faut un homme pour gérer les terres et faire travailler les forces serviles.

Martha donc est très courtisée. Elle s'habille avec élégance. Quatre grossesses lui valent d'être rondelette. Jolie? Un portrait d'elle à 24 ans montre des cheveux sombres sur un front bombé, des lèvres ourlées. On lui attribue des dents blanches et parfaites, une rareté au XVIIIe siècle.

L'aisance calme, les manières douces de la jeune veuve lui viennent d'une éducation raffinée, voulue par des parents pourtant petits planteurs seulement. Elle a appris à lire - essentiellement la Bible - à monter à cheval et à danser. Elle brode à merveille, cuisine de même, et sait tout sur la tenue d'un domaine.

C'est le jeune Washington qui va emporter le cœur de Martha - en deux temps, trois mouvements, comme il a appris qu'on gagne les batailles. L'année précédente, à vingt-cinq ans lui aussi, il s'est démis du Régiment de Virginie qu'il a créé sous l'autorité britannique. Il n'a plus qu'un rêve: vivre sur ses terres, et les faire prospérer. Il a donc entrepris l'agrandissement de la demeure de Mount Vernon, perchée sur les rives du Potomac, héritée de son demi-frère emporté par la tuberculose. Jusqu'ici George n'a été que militaire - intrépide combattant contre les Français et leurs alliés indiens. Une sorte de «baraka», qui contribuera à sa légende d'invincibilité, fait que les balles et les flèches de l'ennemi ne l'atteignent jamais. En revanche, il a été endurci par des conditions de vie épouvantables sur le terrain, victime des maladies les plus ravageuses de l'époque: malaria, variole, dysenteries chroniques.

Martha est petite, minuscule même. George mesure, lui, près d'un mètre nonante. Un géant pour l'époque. Ses pieds immenses ne l'empêchent pas d'être le plus recherché des cavaliers lors des bals fréquents de la société virginienne. Les brèves fiançailles du couple les amènent à danser d'un salon à l'autre jusqu'à leur mariage, le 6 janvier 1759.

A la mort de George, Martha Washington a détruit toutes les lettres échangées avec son mari. On ignore donc sur quel mode s'exprimaient leurs sentiments respectifs. On sait que l'affection, sinon l'amour, alla grandissant entre eux deux, fondée sur de profondes affinités et le respect mutuel.

Martha est donc arrivée nantie à Mount Vernon. Avec notamment deux enfants tout faits - les deux premiers étant morts au berceau. George aussitôt adopte Jack, 4 ans, et Patsy, 2 ans, comme les siens propres. Bien lui en prend, car le premier président des Américains restera sans descendance, rendu probablement stérile par les maladies qu'il a endurées.

Pendant les seize premières années de leur vie commune, les Washington s'occupent à agrandir leur demeure. Ils dépensent d'abord trop: l'équivalent de trois à quatre millions de dollars en cinq ans! Des achats payés au marchand qui, à Londres, négocie leur récolte de tabac. Par l'entremise de son mari, Martha se fait livrer des bonnets de satin, des tabliers de soie noire, «une cape et un chapeau à la mode pour l'été», des couverts d'argent à manche d'ivoire. Pour George, on ne lésine pas non plus. Ce qui est digne de la gentry américaine ne se procure qu'au Royaume-Uni.

Le réveil est rude quand un jour vient l'addition. George réalise qu'il est en fait à la merci des marchands londoniens. Cette prise de conscience coïncide avec le décret léonin du Parlement britannique qui entend frapper désormais tout papier imprimé dans les Colonies d'une taxe en faveur de la Couronne, le fameux «Stamp Act» de 1765 qui marque les prémices de la rébellion américaine. L'ancien soldat prend alors une décision stratégique heureuse: il ne cultivera plus de tabac pour les Européens, mais des céréales, donc la farine dont l'Amérique a grand besoin. Mieux, Martha et lui ne commanderont plus la moindre babiole à Londres. La fortune familiale est sauvée. Et semée la graine de la résistance dans l'esprit de Washington et des siens.

Quand, dix ans plus tard et après nombre de nouveaux abus londoniens, les colonies prennent les armes contre les forces de la Couronne, la Virginie fait appel à son célèbre héros pour assurer le commandement de ses milices. De même, au lendemain de la déclaration d'Indépendance, le 4 juillet 1776, les représentants à la Convention des treize Etats signataires à l'unanimité désignent George Washington général commandant en chef de l'Armée continentale. Pendant sept longues années, il ne reverra pas Mount Vernon. Martha, elle, le rejoint dans ses quartiers d'hiver, quand cesse le combat.

Quand Washington est élu président des tout nouveaux Etats-Unis en 1788 et que sa femme devient First Lady, tout est à inventer. La vertu première de Martha est de ne rien changer à ses manières modestes. Elle n'a pas assisté à la prestation de serment de George. Sa nature bienveillante demeure entière, adoucie encore par les ans et son état de grand-mère, gardienne des deux aînés de son fils Jack, mort de malaria. Quelles que soient ses opinions personnelles sur les questions politiques qu'affronte son époux, Martha le soutient et opine. Elle ne voit son rôle qu'à l'ombre du président.

Elle s'est peu à peu habituée à vivre loin de Mount Vernon. Chaque vendredi, elle sert le thé aux dames, connues ou inconnues, qui se présentent à la porte de la modeste maison présidentielle, à New York d'abord, puis à Philadelphie, les deux premières capitales temporaires de l'Etat fédéral. A ses amies, elle écrit qu'elle se fait coiffer tous les jours, pour avoir l'air convenable. Le mardi, elle reçoit à dîner les «gentlemen» que George convie pour les «soirées présidentielles» et, assise aux côtés de son époux, se tait. Elle ne dit plus «Poppa» dans ses lettres, mais «le Général». Elle découvre le théâtre. Ils retrouvent ensemble le plaisir des bals de leur jeunesse. Pour tous, partout, Martha est devenue «Lady Washington», la femme vigilante et estimée de l'iconique premier président.

Ce rôle éminent lui est reconnu par Washington aussi. Il le démontre en prenant en charge lui-même la correspondance de Martha dans sa fonction de First Lady. Son orthographe défaillante, juge-t-il, n'est pas à la hauteur de son rang! Ainsi lit-on sous la plume du président cette liste d'ordres ancillaires: «Mrs. Washington souhaite que vous lui envoyiez une douzaine de vos meilleurs jambons et une demi-douzaine de pièces de lard... Mme Washington demande au jardinier de lui faire parvenir des graines d'artichauts... Mme Washington vous prie d'ordonner à Old Doll (une esclave) de distiller une bonne quantité d'eau de rose et de menthe...»

Après deux mandats, arrive enfin le moment où le grand homme va pouvoir déposer les armes. Le couple quitte Philadelphie en mars 1797 sans cacher son bonheur de retrouver bientôt Mount Vernon. Ils y ramènent leurs deux petits-enfants. Grandma Martha est fatiguée. A 65 ans, elle souffre de gastrite chronique et occasionnellement de la malaria.

Dans leurs bagages, le couple emporte la clé de la Bastille, que leur ami le marquis de Lafayette a offert à Washington en hommage à l'inspiration révolutionnaire insufflée par les Américains à ses compatriotes.

Martha reprend son tricot: son mari a engagé une gouvernante pour soulager sa femme. Mais l'ancienne First Lady n'est pas au bout de ses peines de maîtresse de maison. Son époux est devenu une idole nationale. On vient de loin pour le voir en chair et en os. La tradition d'hospitalité des Virginiens est telle que de parfaits inconnus se retrouvent invités à dîner à la table familiale - au point que, dans une lettre à un ami, George note qu'il n'a «pas mangé en tête à tête avec sa femme depuis tantôt vingt ans».

Le vieux soldat a entrepris de relever le domaine, qui a souffert de sa longue absence. Il se lève à l'aube et visite ses terres à cheval chaque matin pendant des heures, par tous les temps. Il rentre juste à temps pour se changer: à Mount Vernon, comme partout alors, on dîne à 3 heures.

Ce 12 décembre 1799, malgré des averses de grésil, Washington observe sa routine et caracole pendant cinq heures dans l'humidité crue. Sauf que, de retour dans le modeste hall sur lequel ouvre la salle à manger et où est accrochée la clé de la Bastille, il ne prend pas le lourd escalier de chêne noir qui conduit à la chambre conjugale et au petit cabinet de toilette adjacent. Le dîner est prêt. Comme il ne veut pas faire attendre ses hôtes, il passe à table avec ses vêtements mouillés.

Le lendemain, il a la voix rauque. Et sort à cheval dans le froid comme la veille. Dans la nuit cependant, il va réveiller Martha qui dort à ses côtés dans le lit à baldaquin conçu aux dimensions de ce géant. Il peine à respirer et souffre de la gorge.

Les médecins appelés à son chevet vont alors le martyriser avec des saignées, des incisions au cou et des purges. George Washington souffre en fait d'une infection bactérienne de l'épiglotte, et va lentement étouffer sous l'enflure croissante à l'intérieur de sa gorge.

Sa femme est à ses côtés. «Je mets du temps à mourir, fait le malade dans un souffle. Mais je n'ai pas peur.» Il demande alors qu'on cesse les soins et qu'on le laisse partir. Entre vingt-deux et vingt-trois heures, le 14 décembre, le stoïque soldat parvient à murmurer: «C'est bien», et à tâter encore son pouls alors qu'il expire.

Martha condamna alors la chambre qu'elle avait partagée avec son mari pendant près d'un quart de siècle et se retira dans une chambre mansardée sous les combles de la maison. C'est là qu'elle mourut le 22 mai 1802. Elle repose dans un sarcophage de marbre à côté de celui de son époux, dans le caveau familial à Mount Vernon.

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