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Il était une fois

1836: un cafouillage franco-suisse

Si des médailles étaient décernées aux cafouillages politiques les plus réussis, la Suisse, depuis deux ans, aurait certainement ses chances. Celui qui l’opposa en 1836 à la France a reçu la médaille de l’histoire

Si des médailles étaient décernées aux cafouillages politiques les plus réussis, la Suisse, depuis deux ans, aurait certainement ses chances, bien qu’il ne faille pas minimiser celles de la Grande-Bretagne, de la France, les plus proches de nous parmi les dizaines d’Etats empêtrés dans des affaires.

Un cafouillage suisse retenu par l’histoire a opposé pendant toute l’année 1836 la France de la Monarchie de juillet et la Suisse de la Régénération. A Paris, la révolution de 1830 avait abouti à l’installation sur le trône de Louis-Philippe, roi bourgeois qui avait troqué le Lys contre le drapeau tricolore et pris le titre de roi «des Français». Les républicains n’étaient pas apaisés pour autant. Attentats et tentatives d’attentats contre le roi se succédaient. En juillet 1835, Giuseppe Fieschi, un conspirateur corse, avait déclenché sur le parcours du monarque et ses fils une machine infernale de 25 canons de fusils juxtaposés. Il avait manqué son but mais fait 19 morts.

L’attentat avait soulevé une vague d’indignation et d’épouvante. La popularité de Louis-Philippe était remontée en flèche. Pourchassés, les républicains s’étaient enfuis. Beaucoup avaient choisi de se réfugier en Suisse, où ils retrouvaient les anti-monarchistes de «la jeune Allemagne», les nationalistes de la «jeune Italie» ou de la «jeune Pologne», tous partisans des révolutions sur le continent. Les souverains d’Europe s’étaient accordés pour demander à la Suisse d’expulser de son territoire ces foyers de subversion.

La Suisse hésitait. Après la révolution de juillet en France, de nombreux cantons avaient adapté leur Constitution aux temps nouveaux et les révolutionnaires jouissaient de sympathies dans le pays. En 1834, la Diète fédérale s’était engagée à refouler ceux des étrangers qui faisaient trop de bruit. L’application de ce «conclusum» était laissée aux cantons souverains, mais le directoire promettait aux ambassadeurs impatients d’obtenir des cantons le respect des décisions prises.

Une nouvelle atteinte à la personne du roi avait lieu en juin 1836, par un révolté solitaire de 26 ans, Louis Alibaud. Quelques jours plus tôt, le 22 juin 1836, Berne, alors canton directeur, avait adressé une note à la France pour lui demander de recevoir sur son territoire les étrangers que la Suisse serait amenée à expulser. A cette note conciliante et courtoise, la France répondit brutalement, allumant la mèche de ce qui allait devenir «l’affaire Conseil».

 

Le 19 juillet en effet, l’ambassadeur de France en Suisse, le duc de Montebello, présente à Berne une lettre écrite par son ministère dans laquelle Paris somme la Suisse d’exécuter «ponctuellement» les mesures d’expulsion promises. La France rappelle les récents attentats commis contre le roi par des républicains qu’elle décrit comme de mèche avec les réfugiés en Suisse. Elle profère une menace non déguisée: si la Suisse ne fait pas diligence, les Puissances se chargeront de venir mettre elles-mêmes un terme à sa tolérance.

La lettre fait scandale en Europe. L’Angleterre s’en distancie immédiatement. En Suisse, elle provoque une immense protestation populaire, dans presque tous les cantons. La Diète s’inquiète alors de la façon dont la Suisse pourra tenir son engagement d’expulser les étrangers qui abuseraient du droit d’asile tout en ne cédant pas aux menaces françaises.

Entre l’honneur et la peur, c’est la peur qui l’emporte, renforcée par une nouvelle injonction de Paris, assortie d’une menace directe de «blocage» de la Suisse. Seize cantons acceptent des modalités communes d’expulsion. Genève, Vaud, Thurgovie et Saint-Gall les refusent, invoquant l’honneur et la souveraineté cantonale. A Genève, le Conseil représentatif se prononce contre le ­«conclusum» au nom de «cette fierté nationale qui fait qu’on se vante de son pays comme d’un titre de gloire et qu’on ressent les injures qui lui sont faites comme si on les avait reçues soi-même».

Dans la lettre du 19 juillet transmise par Montebello, Paris exigeait aussi l’expulsion d’un dénommé Auguste Conseil, natif d’Ancône, mêlé, était-il dit, au carnage de Fieschi.

Conseil est arrêté le 10 août à Nidau, dans le canton de Berne, sur dénonciation de réfugiés italiens qui l’ont trouvé en possession de trois faux passeports, dont l’un établi à l’ambassade de France. Une enquête démontre vite qu’il est un agent de la police française envoyé en Suisse pour se renseigner sur les réfugiés.

 

Cette découverte, en pleine discussion de la Diète sur la question des étrangers, renforce encore l’animosité contre la France. L’affaire est portée devant la Diète, qui nomme une commission, présidée par le juriste zurichois Ludwig Keller. Celui-ci établit un rapport détaillé des événements et fait la lumière sur les agissements de la diplomatie française, en particulier de Montebello, dont beaucoup réclament l’expulsion. Ce rapport, intitulé Les diplomates démasqués , Keller l’envoie au gouvernement français et le fait publier en France et en Allemagne.

La France est offensée. Elle annonce, le 17 septembre, qu’elle ferme sa frontière, prélude à des mesures plus sévères encore. Le 17 octobre, la Diète réunit une séance extraordinaire pour arrêter sa position. L’honneur ou la peur? La peur triomphe une fois de plus. Le 5 novembre, après une longue hésitation, elle présente une façon d’excuse à la France. Le peuple des cantons l’en blâme des mois durant.

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