«On télégraphie de Serajewo qu’un lycéen a tiré deux coups de revolver sur l’archiduc héritier François-Ferdinand et sur sa femme. Tous deux ont été gravement blessés et sont morts peu après.» La nouvelle est brève, elle ne figure qu’en page 3 du Journal de Genève (voir le fac-similé) du 29 juin 1914. Elle va pourtant changer le cours de l’Histoire, mais personne ne le sait encore.

La Gazette de Lausanne (ci-dessous), elle, le même jour, place le sujet à la une: «Un crime affreux a été commis hier dans la capitale de la Bosnie. L’archiduc héritier François-Ferdinand d’Autriche et sa femme, la princesse de Hohenberg née comtesse Chotek, sont tombés sous les balles d’un assassin de 19 ans après avoir échappé à un premier attentat qui avait fait quelques victimes dans la suite du cortège.»

Ce samedi, on «fête» donc le centenaire de l’attentat de Sarajevo, qui eut lieu le 28 juin 1914 et dont Herodote.net rappelle le souvenir: «L’héritier de l’empire austro-hongrois et son épouse sont assassinés […] par un terroriste serbe, Gavrilo Princip (19 ans). Imputé à la Serbie par le gouvernement autrichien, l’assassinat va servir de prétexte au déclenchement de ce qui deviendra la Première Guerre mondiale.»

Un siècle après, l’arrière-petite-fille de l’archiduc, Anita de Hohenberg, prétend, non sans majesté, jusque dans la formule: «Nous avons fait la paix avec Gavrilo Princip.» Depuis plus de trente ans, explique France 24, elle s’occupe du château d’Artstetten en Autriche, «un héritage foncier, transmis à la mort de son père, le duc Franz-Ferdinand de Hohenberg, mais surtout un lieu chargé d’histoire. C’est en effet ici, dans le caveau familial, que reposent ses arrière-grands-parents.»

Alors, elle va honorer leur souvenir. «Nous attendons entre 1000 et 2000 personnes. Cela va être une journée vraiment exceptionnelle. Il va y avoir un rassemblement au caveau familial avec un dépôt de gerbe, puis un transfert vers la basilique où va être célébré un requiem pontifical», explique la descendante du couple princier, «dans un français parfait teinté d’un léger accent autrichien».

Boycott serbe

Pourtant, «les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, organisées à Sarajevo» jusqu’au 28 juin, «sont loin de faire l’unanimité: les Serbes boycottent les manifestations, critiquées de toutes parts en Bosnie-Herzégovine», explique Radio France internationale. L’Histoire pèse encore lourd dans les consciences, le processus qui a mené au début de la guerre de 14 à partir du 28 juin est compliqué, mais l’Agence France-Presse a réussi à le résumer fort honorablement.

Difficile, en 2014, «d’y voir clair dans le programme de cet événement présenté comme l’occasion de célébrer «la paix retrouvée dans une Europe réconciliée et réunifiée». Ce flou témoigne en réalité des divisions évidentes entre les partenaires engagés dans ces célébrations. Prudente, la présidente de la fondation chargée de l’organisation, Jasmina Pašalić, explique d’ailleurs qu’il ne s’agit pas de «commémorer l’assassinat, mais bien le début de la guerre. C’est là-dessus qu’on a pu obtenir le plus large consensus.»

La Bosnie-Herzégovine sclérosée

Car «presque vingt ans après la fin de la dernière guerre (1992-1995), le tireur du 28 juin symbolise en effet les divisions qui continuent de scléroser la Bosnie-Herzégovine. Toujours placé sous administration internationale, le pays, divisé en deux «entités», la Fédération croato-bosniaque et la Republika Srpska, n’arrive toujours pas à se reconstruire, tant économiquement que politiquement.»

Dans ce contexte, «pourquoi revenir à Sarajevo»? se demande France Inter. «Sans doute parce que le mystère de la folie nationaliste et de l’hystérisation religieuse reste entier et qu’il nous faut sans cesse l’interroger et l’affronter, mais surtout parce qu’il y a 20 ans, dans cette ville encerclée et affamée, se sont organisées de magnifiques manifestations de résistance citoyenne intellectuelle et artistique qu’il faut aussi rappeler et honorer.» Le Monde détaille ce programme peu goûté des Serbes de Bosnie: pour eux, «Gavrilo Princip reste un héros, un défenseur de l’identité nationale serbe».

Un zeste de romantisme

Et puis c’est aussi un business, même relatif. France 24 raconte encore qu’un commerçant de la ville a «emprunté cet héritage historique pour sa boutique. Adnan Smajic a choisi d’appeler son salon de thé «Franz & Sophie» […]. «J’ai ouvert ce magasin il y a environ quatre ans. Avant, j’étais médecin en Allemagne. J’ai complètement changé de vie […]», explique cet homme d’une quarantaine d’années.» Mais contrairement à d’autres, il ne «s’est pas lancé dans cette affaire après avoir senti un bon filon marketing. Il se passionne pour François-Ferdinand et Sophie depuis l’enfance. […] J’ai beaucoup lu sur leur histoire. Elle est très intéressante politiquement mais aussi d’un point de vue romantique. Il l’a épousée alors qu’elle n’était pas de son rang. Il l’a fait contre l’avis de l’empereur.»

Les télés sont également friandes de ce genre de commémorations. Le jour J, samedi, Stéphane Bern consacre un de ses Secrets d’histoire à l’archiduc d’Autriche en direct de la Bibliothèque nationale de Sarajevo (sur France 2, dès 16h15). Le lieu est hautement symbolique, puisque, construite à la fin du XIXe, elle jouissait d’un prestige important dans les Balkans grâce à sa richesse. Incendiée en 1992, elle sera restaurée mais des fonds manquent toujours aujourd’hui. Ce moment de noblesse sera parachevé par le concert qu’y donnera le Philharmonique de Vienne sous la direction de Franz Welser-Möst (à 18h15), avec des œuvres de Haydn, Schubert, Berg, Brahms et Ravel et qu’on pourra aussi réécouter en fin de soirée sur TV5Monde FBS, à 23h15.

La course vers l’abîme

Les Echos, enfin, posent ces questions: «Alors que les nuages s’amoncellent dans le monde de l’Irak à l’Ukraine en passant par la mer de Chine, que pouvons-nous apprendre pour la compréhension de notre présent, d’un événement qui a été le point de départ de la course de l’Europe vers l’abîme? La date du 28 juin 1914 appartient-elle à un monde qui n’a plus rien à voir avec le nôtre, ou devons-nous nous sentir interpellés par l’enchaînement tragique de mauvaises décisions qui suivirent?»

Et de constater qu’aujourd’hui, alors que «nous sommes habités par les plus grands doutes sur la qualité des dirigeants de la planète, les images de Sarajevo nous interpellent. Il y a un an encore, toute comparaison entre l’été 1914 et le monde actuel semblait pour l’essentiel parfaitement artificielle. Le seul rapprochement envisageable se limitait géographiquement à l’Asie. La Chine n’est-elle pas en train de devenir par étapes l’équivalent contemporain de l’Allemagne de Guillaume II, la tension en mer de Chine n’évoque-t-elle pour partie au moins la situation dans les Balkans à la veille du premier conflit mondial?»

Comparaison n’est pas raison, surtout dans le domaine historique où le risque est grand du péché d’anachronisme. Reste qu’aujourd’hui capitale de la Bosnie-Herzégovine, Sarajevo est le lieu de tous les symboles: celui de la Yougoslavie disparue; celui du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne, d’avril 1992 à février 1996; mais, surtout, il y a exactement cent ans dans quelques jours, celui d’une ville considérée a posteriori comme l’origine d’une atroce boucherie.

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