Opinion

1917: la guerre et l’Europe basculent

Le cadre du XXe siècle est défini par les événements de 1917, écrit Olivier Meuwly: l’URSS et les Etats-Unis étendent leur emprise sur l’Europe, que la guerre suivante renforcera, alors que se noue l’imbroglio moyen-oriental

La guerre dure depuis trois longues années durant lesquelles les malheurs ont succédé aux catastrophes. Après leur victoire à la Marne en septembre 1914, les armées franco-britanniques ont été incapables de bouter l’envahisseur allemand hors du territoire français. La guerre s’enterre dans les tranchées, pimentée dès 1915 d’impressionnantes attaques, en Champagne, en Artois, aux Dardanelles, toutes vouées à cimenter le statu quo. Les misérables arpents de terrain «grignotés» à l’ennemi n’illusionnent plus personne. A l’est, la situation est bloquée elle aussi, comme le sera le front ouvert sur l’Isonzo dès que l’Italie aura rallié le camp de l’Entente. 1916 ne change rien à ce triste tableau: la Somme, Verdun, l’offensive Broussilov n’offrent aucune perspective. La lassitude gagne les populations civiles. Que réservera 1917?

On rêve de paix. Charles, qui a hérité de François-Joseph d’un empire austro-hongrois en déliquescence, le pape Benoît XIV souhaitent agir mais les habitudes bellicistes sont les plus fortes, au nom de l’honneur de ceux qui sont restés sur le champ de bataille. L’heure est même à de nouvelles campagnes, annoncées décisives, et tout le monde feint d’y croire. Le temps presse car le front oriental est sur le point de s’effondrer. En mars, une révolution chasse le tsar Nicolas II. Le socialiste Kerenski prend le pouvoir. Il n’envisage pas de stopper le combat, mais le désordre règne alors que les appels pacifistes s’enflamment avec le retour de Lénine, ramené à Petrograd dans un wagon blindé en avril. Peut-on faire confiance aux Russes?

L’entrée en scène des Etats-Unis

Et en avril démarre la bataille que Nivelle déclare péremptoirement imparable. Ce sera le désastre du Chemin des Dames. Les opérations lancées en parallèle par les Britanniques et les Canadiens près d’Arras, puis en novembre à Passchendaele près d’Ypres s’enlisent dans la boue et le sang après des débuts prometteurs. Tandis que les Italiens sont enfoncés à Caporetto et que la guerre sous-marine redouble de violence, une nouvelle dynamique est nécessaire. En France, Clemenceau accéda à la présidence du Conseil et Pétain reprend en main une armée déstabilisée par des mutineries. On chante certes l’Internationale dans les tranchées mais c’est plutôt l’agacement contre des offensives mal conduites qui les motivent. Et le front intérieur s’effrite: des grèves, surtout de femmes, paralysent la vie économique.

Tous les regards se tournent vers les Etats-Unis. En janvier, l’interception d’un message du secrétaire d’Etat allemand Zimmermann assurant le Mexique de son soutien s’ils revendiquaient des territoires américains, irrite Washington et surtout Woodrow Wilson, conscient depuis longtemps qu’une entrée en guerre est inévitable. Les dégâts causés par les «U-Boote» du Reich achèvent de convaincre les Etats-Unis qu’ils ne peuvent plus rester à l’écart du conflit. En avril 1917, le Congrès déclare la guerre aux puissances centrales et, un mois plus tard, Pershing est désigné commandant des troupes qui seront envoyées en Europe. Mais on sait que, peu aguerries, elles ne seront aptes au combat qu’après une longue période d’instruction. Les Alliés pourront-ils tenir si les Russes quittent la bataille, comme on le pressent depuis que les bolcheviques ont établi un nouveau régime, en novembre?

La Russie négocie avec l’Allemagne

Le sort de la péninsule Arabique semble plus favorable. Laurence d’Arabie a réussi à circonvenir Fayçal avec force argent et garanties en vue d’un futur royaume dont il prendrait la tête. Mais il ne sait pas qu’il négocie avec une monnaie de singe. Britanniques et Français manœuvrent dans son dos pour se partager les dépouilles de l’empire ottoman en se souciant comme d’une guigne des ambitions des tribus bédouines. Le chaos moyen-oriental est programmé… Et comme il était à craindre, la Russie désormais soviétique a entamé des pourparlers de paix avec les Allemands: le traité de Brest-Litovsk sera signé en mars 1918. Le transfert à l’ouest des troupes austro-germaniques immobilisées est imminent: les soldats de l’Oncle Sam seront-ils prêts à temps pour endiguer l’offensive que mijotent Hindenburg et Ludendorff?

Les peuples sont épuisés, chez les neutres aussi. En Suisse, les garde-manger sont vides et une nouvelle crise politique éclate: le conseiller fédéral Hoffmann avait dû démissionner au printemps pour avoir voulu encourager le dialogue entre Russes et Allemands, par l’intermédiaire du leader socialiste Grimm, violant la neutralité. Malgré la faim qui menace, les Allemands s’apprêtent à lancer leurs ultimes ressources dans le cadre de l’opération Michael, en mars 1918. C’est un échec, grâce aux Américains; le 11 novembre, les armes se taisent. Le cadre du XXe siècle est posé: l’URSS et les Etats-Unis étendent leur emprise sur l’Europe, que la guerre suivante renforcera, alors que se noue l’imbroglio moyen-oriental.


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