Attention spoilers! Cet article dévoile certains éléments de l’intrigue. Si vous ne souhaitez pas les lire, vous pouvez les masquer. Masquer les spoilers

On annonçait le film 1917, de Sam Mendes, promis à la gloire et les échos, tant du public que des critiques, n’ont pas démenti les pronostics. Que ce soit au box-office ou devant les jurys des différents concours qui ont eu à juger de ce long métrage, une sorte d’unanimité s’est cristallisée sur ce film, d’après les spécialistes, de tous les records, de toutes les audaces. Une chose dérange cependant: les louanges se sont unies pour saluer les prouesses techniques du film, indiscutables, via ces fameux plans-séquences. Mais qu’en est-il du film lui-même? Silence… Attention, spoilers!

Car de contenu, il n’y en a en réalité guère, sinon un agrégat d’anecdotes récoltées par le réalisateur auprès de son grand-père, lui-même ancien de la Grande Guerre. Cela suffit-il à construire un scénario ou, en d’autres termes, à raconter une histoire? Un récit pourtant d’autant plus important à surveiller qu’il est censé s’inscrire dans l’histoire avec un grand H, en l’occurrence le repli stratégique opéré par les Allemands en 1917 sur des positions plus solides fixées sur la ligne Hindenburg. C’est l’opération Alberich. Là, à peu près, s’arrête le lien avec la réalité…

Comme un jeu vidéo

Tout le reste se réduit à un assemblage d’aventures où le réaliste le dispute au plausible, où le peu vraisemblable harcèle le franchement saugrenu. Un régiment se prépare à une attaque vouée à l’échec vu que les canons allemands ont reculé et il est urgent d’arrêter les velléités offensives du commandant, évidemment un impénitent va-t-en-guerre. Mais pourquoi envoyer deux braves types dans une opération apparemment de tous les dangers, alors qu’ils se feront tranquillement rattraper par une compagnie circulant en toute quiétude. Pour gagner du temps, car le temps, en effet, presse? Admettons… Mais la seule menace consiste en un avion ennemi qui choisit d’ailleurs de s’écraser sous les yeux des deux héros, juste avant l’arrivée de ladite compagnie…

Et on ne parlera pas de cette cascade heurtant le cours de la Somme, propre aux effets les plus hallucinants… mais dans une rivière réputée pour être l’une des plus tranquilles de France!

Les Allemands, justement. On en voit quatre, en tout et pour tout. Vous n’allez pas le croire: il s’agit sans doute des quatre plus grands salauds de l’armée du Reich. Toute armée compte ses fanatiques emplis de haine, mais on a là un échantillon assez remarquable. L’aviateur à l’article de la mort qui trucide son gentil sauveteur; le sniper isolé dans son beffroi d’Ecoust-Saint-Mein, dont on se demande bien ce qu’il défend… puisque tous ses camarades sont partis depuis belle lurette. Il réussit juste à signaler sa position. Et dans la ville en ruine survivent encore deux alcooliques qui ont oublié de partir. D’où des courses poursuites dont l’irréalisme est compensé par des prises de vues d’obus en feu mais dont l’objectif tactique est peu clair, puisque la cité se trouve en plein dans le nouveau no man’s land: mais, durant cette guerre, on n’était plus à un obus près… Et on ne parlera pas de cette cascade heurtant le cours de la Somme, propre aux effets les plus hallucinants… mais dans une rivière réputée pour être l’une des plus tranquilles de France! Bref…

1917 est un film audacieux, disions-nous. Sur le plan technique, assurément. Dans son genre, sur le plan historique aussi… On reconnaîtra cependant que de nombreux spectateurs ont été touchés par cette réalisation qui saisit les acteurs dans une sorte de proximité immédiate, apte à renforcer le suspense en collant aux émotions ressenties par les personnages, sans ces plans larges qui ont le «défaut» de situer le drame. A la sortie du film, il est malgré tout difficile de se départir de l’impression que nous avons assisté à un jeu vidéo extraordinairement sophistiqué où surgissent, à un rythme prédéfini et sans surprise, les pièges que le joueur doit éviter…

Marier la fiction et la «réalité» historique

Se pose une fois de plus, avec 1917, la question du traitement de l’histoire par l’art. L’art, porteur d’un message? Pour en rester à 14-18, Stanley Kubrick avait choisi ce moyen pour dénoncer la guerre dans ses Sentiers de la gloire, en jouant avec la réalité puisqu’il avait amalgamé des faits réels pour mieux noircir l’inhumanité présumée des généraux. L’art comme description sublimée de hauts faits extirpés du passé? L’art comme commentaire politique ou psychologique de moments historiques clés? L’artiste aura toujours un avantage sur l’historien: il a le droit de prêter des réflexions, des sentiments aux personnages historiques, avec une liberté interdite à l’historien, prisonnier de ses sources.

Marier la fiction et la «réalité» historique est délicat. Mais l’exercice est fascinant et nécessaire. Il accouche parfois de réussites grandioses. Ainsi la fantastique série Chernobyl, qui réussit le tour de force d’instiller du suspense dans un storytelling tellement connu qu’il autorise peu de fantaisies… Mais la série devient une formidable métaphore des dérèglements à l’œuvre au sein du pouvoir soviétique, fondé sur le mensonge. L’histoire a besoin de l’art, parfois du jeu vidéo, moyen didactique enfin reconnu. Mais il ne faut pas confondre les genres!

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