«L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète; ils honorent sa mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété.»

C’est un des pas décisifs accomplis au Concile Vatican II: l’Eglise catholique s’ouvre au dialogue interreligieux, avec une prudence que la suite confirmera à plus d’une occasion. A l’origine, la déclaration Nostra Aetate, promulguée le 28 octobre 1965, devait avant tout rompre solennellement avec des siècles d’inimitié déclarée envers le judaïsme. Sa version définitive est plus ambitieuse puisqu’elle comprend également la mention de valeurs spirituelles communes avec le bouddhisme, l’hindouisme et particulièrement l’islam, qui se voit reconnu comme part de l’héritage d’Abraham.

Le souhait de faire en direction des musulmans un geste parallèle à celui envisagé envers les juifs émanait des églises d’Orient. Il n’était pas dépourvu de solides arrière-pensées politiques liées notamment au conflit israélo-palestinien. Restait à trouver les mots – et la sincérité d’un mouvement bien étranger à ce qui avait constitué jusque-là le cœur du rapport entre chrétienté et islam. Les uns et l’autre sont en général attribués à l’influence sur le tout nouveau pape Paul VI d’un des orientalistes les plus originaux de son temps, Louis Massignon.

Ce dernier vient alors de s’éteindre. Il est né quatre-vingts ans plus tôt dans un monde marqué par l’expansion coloniale où l’Algérie est en mains françaises depuis un demi-siècle, comme l’Inde en mains britanniques. Les chancelleries occidentales y lorgnent sur l’héritage en voie de liquidation de l’Empire ottoman, l’homme malade de l’Europe, où la France vient de se tailler un protectorat en Tunisie.

Le monde musulman, qui avait constitué un bloc menaçant aux portes de la chrétienté, est devenu le terrain de chasse non gardé des nouvelles puissances industrielles. L’islam, qu’on n’a plus de raison de craindre, peut désormais fasciner sans danger – même si le sentiment le plus répandu à son endroit, argumente Edward Saïd dans son essai sur l’orientalisme, reste un solide fond de mépris.

C’est dans ce contexte que le jeune Louis Massignon effectue ses premiers voyages dans ce qu’on appelle encore l’Orient: le Maroc, encore à prendre, où il rédige des lignes qu’il jugera plus tard «très annexionnistes» et l’Egypte, où il découvre sans doute ses penchants homosexuels et surtout un mystique du Xe siècle, Mansur al-Hallaj, dont il entreprend aussitôt de traduire et de commenter l’œuvre.

Le choix n’est pas innocent: Al-Hallaj sent le souffre. Appelé le «Mohammed persan» par ses disciples, il a prêché un islam intérieur et exalté du Tigre à l’Indus et incommodé toutes les hiérarchies de son époque, chiites comme sunnites. Il a même rompu avec les soufis dont il a pourtant adopté la démarche de recherche de l’union avec Dieu. C’est dans la conviction de cette union qu’il a lancé des mots qui lui coûteront la vie: «Ana al-Haqq», «je suis la Vérité» mais aussi «je suis Dieu» – une phrase sacrilège aux yeux des orthodoxes. Condamné à mort après neuf ans de détention, alors sexagénaire, il est crucifié à Bagdad le 26 mars 922, un martyre qu’il semble avoir activement recherché. Ses œuvres sont brûlées et même ses disciples craindront longtemps de prononcer son nom.

Le soufisme constitue une porte d’entrée privilégiée dans l’islam. Attachés à la recherche d’une vérité divine par essence cachée aux hommes, d’une fidélité très irrégulière au dogme, ses adeptes sont nombreux à considérer les différentes fois comme les ramifications d’un Principe unique, pour le dire avec al-Hallaj. Ou, pour prendre l’image d’un autre mystique, l’Andalou Ibn-Arabi, comme des récipients variés dont ce principe, comme l’eau transparente, prend la couleur.

Cette attitude tolérante a favorisé, notamment dans les mondes persan et anatolien où se côtoyaient des influences religieuses variées, des formes de métissage spirituel qui permettent par exemple de distinguer, derrière les pratiques de telle confrérie islamique, des échos des monachismes grec ou bouddhiste. Et le chrétien peut y retrouver sans doute plus facilement que dans l’orthodoxie sunnite des formes de spiritualités familières.

Pour Louis Massignon, Al-Hallaj est plus encore que ce guide privilégié, un référent spirituel, derrière lequel il perçoit la figure du Christ et auquel il doit son retour à la foi chrétienne. Cela s’est passé au cours d’un voyage archéologique en Irak. L’orientaliste a alors 25 ans et il mène la vie d’un semi-aventurier excentrique, vêtu à l’arabe, qui donne bien du souci au consul de France à Bagdad.

Tombé en délicatesse avec les autorités ottomanes, il est consigné à bord d’un vapeur qui remonte le Tigre de Kut-el-Amara vers Bagdad. Lors de ce voyage, il donne des signes d’agitation qui conduiront à son hospitalisation et tente de se suicider. C’est dans ces circonstances qu’il vit une expérience mystique organisée autour d’une «visitation» d’Al-Hallaj qui marque un tournant décisif dans son existence.

Le mystique persan, qu’il fait connaître en Occident, sera au centre de son œuvre scientifique. Et sa foi retrouvée dominera sa vie et ses engagements. Il noue ainsi une intense relation épistolaire avec le père Charles de Foucauld, revenu comme lui à la foi chrétienne sous l’influence de la spiritualité musulmane. Il envisage même brièvement de le rejoindre dans l’ermitage du Hoggar d’où il s’efforce, avec un remarquable insuccès, d’évangéliser les Touaregs.

Comme chez Charles de Foucauld, la fascination de Louis Massignon pour la terre d’Islam et les hommes qui l’habitent se combine à une conviction chrétienne aux résonances missionnaires. Adepte de la théorie de la substitution mystique, élaborée par l’écrivain Joris-Karl Huysmans, qui permet de contribuer au salut de tiers par sa souffrance et sa prière, il fonde avec l’Egyptienne melkite Mary Kahil un groupe de substitution – badaliya en arabe – voué à prier pour le salut des musulmans. Alors qu’il n’était encore que le cardinal Giovanni Battista Montini, Paul VI a adhéré à ce compagnonnage spirituel que Louis Massignon gratifie d’une lettre annuelle et que Mary Kahil fera évoluer par la suite vers un groupe de prière commun entre chrétiens orientaux et musulmans.

En politique, Louis Massignon est partagé entre défense de l’influence française et empathie pour les revendications arabes. La fin de la Première Guerre mondiale le voit en Syrie intriguer contre le califat ottoman auprès des nationalistes arabes avec Lawrence d’Arabie dans le rôle symétrique au sein de l’équipe britannique. Sollicité comme expert par le gouvernement français pour sa politique coloniale, il donne au fil des années des conseils toujours plus favorables à l’émancipation et toujours moins suivis.

Admirateur de Gandhi, il développe une solide méfiance face aux nationalismes exclusifs. Il s’oppose, très seul parmi les intellectuels européens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à la création d’un Etat juif en Palestine. Et il reste jusqu’au bout partisan d’une Algérie vraiment française comme alternative à l’indépendance. Une position qui, une fois de plus, l’isole, d’autant plus qu’elle ne l’empêche pas de défier la police pour protester contre la répression et la torture aux côtés des partisans de l’indépendance.

C’est alors un vieux monsieur chargé d’honneurs et d’une irréductible originalité. En 1949, bien que marié et père de famille, il est devenu prêtre selon le rite melkite et dit la messe tous les matins dans l’appartement conjugal. On se bouscule aux brillantes improvisations que constituent en général ses cours au Collège de France mais il trouve aussi le temps d’enseigner l’arabe aux émigrés maghrébins et d’apporter des friandises aux prisonniers musulmans de Fresnes. L’islam en France, martèle-t-il avec une conviction qui peut sembler prémonitoire, est un problème de politique intérieure, non d’affaires étrangères.

Ces engagements, et surtout celui qu’il a adopté très tôt contre le sionisme, lui valent de fidèles amitiés dans le monde musulman où son approche radicalement marginale suscite par ailleurs un certain scepticisme. En contact intellectuel avec des figures de l’envergure du philosophe et poète indien Mohammad Iqbal et du sociologue iranien Ali Shariati, il s’attire plusieurs fois les foudres de l’orthodoxie sunnite où on lui reproche une forme d’annexionnisme spirituel, voire comme le dit une fatwa d’Al-Azhar «un missionnarisme camouflé en orientalisme scientifique».

Cette critique fait écho à celles qui, à Rome, lui ont reproché son syncrétisme. Et c’est bien entre ces deux écueils qu’il navigue, explorant l’islam en chrétien, à la recherche de points d’ancrage où amarrer sa foi. Une quête qui revêt, aux yeux du sceptique, toutes les apparences de l’erreur méthodologique mais qui lui permet de rappeler à un monde qui tend à l’oublier que chrétiens et musulmans partagent le même héritage spirituel et qu’un héritage commun, s’il peut certes diviser lorsqu’il est disputé, est aussi de nature à rapprocher.

C’est ce message que Louis Massignon a contribué à faire passer au sommet de la hiérarchie vaticane. Mais pas seulement: de nombreux catholiques, grâce à lui, voient l’islam d’un œil plus amical. Et on retrouve son influence derrière une expérience originale menée en plein désert de Syrie par un jeune jésuite italien, Paolo dell’Oglio. Installé depuis 1982 dans le monastère syriaque, alors à l’abandon, de Mar Moussa (Saint Moïse), il l’a restauré pour en faire un lieu de prière – en arabe –, d’accueil et de promotion des relations entre islam et chrétienté. La beauté stupéfiante du lieu aidant, c’est un succès.

Et dans un monde où la religion divise toujours plus, la recherche de voies permettant de prier ensemble n’est sans doute par prête de perdre son utilité.

Dès lundi: des mécènes à visage découvert, cinq rencontres exceptionnelles

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.