C’était une année et demie avant un scrutin très attendu, en 1980. Jacqueline Berenstein-Wavre, la politicienne socialiste, disparue au début de cette année, qui a fait toute sa carrière politique à Genève en se battant pour les droits des femmes, la revalorisation du travail domestique et la mémoire ouvrière, était déjà très pessimiste. Dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne *, elle déplorait le rythme effroyablement lent des débats aux Chambres et redoutait «une loi pour l’an deux mille». La loi qui devait enfin faire sortir la Suisse de siècles de patriarcat dominant.

Car en Suisse, oui, l’égalité des sexes est inscrite dans la Constitution depuis 1981. Seulement. Depuis quatre décennies, donc, suite à la votation fédérale approuvant l’article constitutionnel sur l’égalité entre femmes et hommes, qui conférait au législateur le devoir de veiller à l’égalité de droit et de fait et contenait aussi un droit individuel, directement applicable et très controversé, à l’égalité salariale pour un travail égal ou comparable.

Mais quel travail de conviction a-t-il fallu faire auparavant! Jusqu’à la veille de la votation, par exemple dans la Gazette, où le conseiller d’Etat libéral vaudois Jean-François Leuba use d’un vocabulaire qui ferait frémir aujourd’hui, mais pour la bonne cause tout de même. «Comme je le faisais remarquer à une députée qu’il y avait plus de femmes que d’hommes devant une vitrine de magasin de mode […], elle a cru pouvoir me répondre» ceci, écrit-il:

Il y a plus d’hommes que de femmes dans les bistrots

«Et alors?» se demande le chroniqueur. Alors, «si une femme éprouve plus de plaisir devant une vitrine de mode que dans un café, c’est encore son droit et ce n’est pas l’article constitutionnel qui changera quoi que ce soit. En revanche, là où subsistent des inégalités de droit, […] il est opportun de les supprimer. […] Il y a sur cette terre des hommes et des femmes, égaux dans leurs droits, mais différents dans leur nature. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui fait le charme de la vie?»

Quelques jours auparavant, militant pour la même cause, le chef de la rubrique Suisse des deux quotidiens, Jacques-Simon Eggly, qui deviendra conseiller national deux ans plus tard, juge qu’il faut voter oui parce que «cet article constitutionnel amènera une pression supplémentaire […] pour casser les préjugés, les partis pris, les préventions qui discriminent encore inéquitablement les femmes». Vu la situation qui règne même encore aujourd’hui, il était très optimiste de penser que «celles-là mêmes qui continueront de rester au foyer pour accomplir, au plus près de leur conscience, une ancestrale vocation maternelle, n’entendent […] pas que l’envers de ce choix soit une rémunération au rabais des femmes qui travaillent à l’extérieur.»

Au lendemain de la votation, le 15 juin, une fois l’égalité «gagnée» par 60% de oui, le même Eggly fait dans le solennel. C’est pour lui rien de moins qu’une étape marquant «l’abandon du soutien étatique au schéma classique de la femme au foyer et de l’homme chef de famille mais elle ne remplace pas ce schéma par une autre: l’idée qui doit être retenue est bien que les femmes aient le libre choix, l’Etat se bornant à exclure des discriminations entre hommes et femmes dans des situations semblables.»

Lire aussi: «Même en Suisse, il y a une raison de faire grève», disait la «Pravda» en 1991

Dix ans plus tard, on est encore bien loin de cette exclusion, et «force est de constater que la concrétisation de ce principe tarde à produire ses effets», disent les journaux… Le 14 juin 1991, les femmes suisses font grève, on parle de 500 000 personnes dans tout le pays. Elles protestent contre la lenteur de l’application de l’article constitutionnel. Le ton alors employé dans la presse libérale lémanique semble aujourd’hui désabusé («une grève bien utile?») mais il montre au moins une chose: que trente ans après, les revendications n’ont guère changé et que la grève des femmes a probablement une nouvelle fois toute sa raison d’être après celle de 2019.

Le lendemain de cette première grève historique, le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne titrent sur la «pagaille à Berne» et se contentent d’une dépêche de l’Agence télégraphique suisse pour relater des événements auxquels la moitié des Suisses étaient opposés. D’ailleurs, le 14 juin, les deux titres avaient publié une double page définitive sur le sujet, avec une revendication principale, immuable, celle du salaire égal à travail égal:

De facto, on a affaire à «une grève symbolique», comme l’écrit Anne-Marie Ley. Et à des femmes, aussi, aux voix discordantes. Françoise Buffat, elle, se dit «perplexe»: «Nous avons déboulonné le patriarcat de nos lois, dit-elle, les machos ont perdu «de leur prééminence légale». «Bien sûr, ajoute-t-elle, des inégalités, des injustices subsistent envers les femmes […] Votre grève n’y changera rien, c’est aux Chambres fédérales qu’il faut se battre. Engageons-nous, militons, mais ne nous croisons pas les bras. Surtout pas! […] Nous, les femmes, avons mieux à faire qu’à pendre à nos fenêtres nos balais et nos torchons, ces prétendus instruments de la domination mâle.» Et la «pagaille», dans tout ça, dont on parlait plus haut? La voici:

Depuis, la grève féministe nationale qui a eu lieu en Suisse le 14 juin 2019, soit vingt-huit ans après celle de 1991, est née en partie sous l’impulsion des syndicats, en réponse à la révision adoptée en 2018 de la loi fédérale suisse sur l’égalité entre femmes et hommes de 1996. Révision qui ne prévoit aucune sanction concernant le non-respect de l’égalité salariale…


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