Revue de presse

Depuis 2001, près de 50% des skieurs de fond médaillés se seraient dopés

Les révélations de la chaîne de TV allemande ARD, en collaboration avec trois autres médias, jettent le discrédit sur la discipline. A quelques jours du début des Jeux olympiques de Pyeongchang, cela ne peut pas plus mal tomber

Ironie du sort. A peine quelques jours après que le Tribunal arbitral du sport a annulé la plupart des sanctions prises en fin d’année dernière à l’encontre de 15 athlètes russes – qui ne seront toutefois pas invités en Corée du Sud, vient d’annoncer le CIO –, une nouvelle et très embarrassante affaire de dopage vient plomber la semaine d’ouverture des Jeux olympiques de Pyeongchang (du 9 au 25 février): plus de 50 skieurs de fond engagés dans cette compétition ont présenté dans leur carrière au moins une fois des données sanguines suspectes, selon une enquête de la chaîne de télévision ARD révélée dimanche, ce qui «suggère qu’ils ont triché par le passé mais n’ont pas été sanctionnés».

La chaîne allemande dit avoir eu accès, grâce à un lanceur d’alerte, à une banque de données de plus de 10 000 tests sanguins de 2000 athlètes, sur la période 2001-2010. Selon elle, ces analyses laissent soupçonner un dopage généralisé dans la première décennie du siècle, soit «46% des médailles distribuées en ski de fond aux Mondiaux et aux Jeux olympiques entre 2001 et 2017. L’équivalent de 313 médailles, dont 91 en or qui auraient été décernées à des athlètes dont «les valeurs sanguines ont présenté une ou plusieurs fois des anomalies».

«Republik» dans le coup

La chaîne ne dispose pas de données après 2010, mais prend en compte les médaillés de la période 2010-2017 qui ont présenté des valeurs suspectes lors des années précédentes. Le phénomène paraît d’autant plus effarant que «selon des experts, la probabilité que ces données sanguines soient dues à autre chose qu’au dopage est de 1%», précise ARD, qui a collaboré sur cette enquête avec le Sunday Times, la télévision suédoise SVT et le site tout récemment créé en Suisse alémanique Republik.ch, dont c’est le premier grand coup d’éclat médiatique mais qui est très en pointe en matière de dopage:

Les conclusions sont «accablantes», pour Le Monde. Au total, 290 fondeurs sont concernés, mais ARD se refuse à diffuser des noms, dans la mesure où ces données «anormales» ne constituent pas une preuve de dopage. Mais ce qui met la puce à l’oreille, c’est que parmi les skieurs qui n’ont pas été médaillés, la proportion d’anomalies dans les tests sanguins «est nettement inférieure», notent les enquêteurs, sans donner de chiffres. D’où la prudence observée par le chef des sports de la RTS, Massimo Lorenzi, dimanche soir au 19h30, qui relève cependant les énormes exigences physiques et l’aptitude à l’endurance que requiert le ski de fond, comme dans… le cyclisme. «La tentation du dopage peut donc être là», dit-il.

EPO et transfusions

D’ailleurs, selon France Télévisions, «les techniques de dopage» dans le ski de fond «sont proches de celles utilisées dans le cyclisme. On retrouve notamment des injections d’EPO (hormones de croissance) et des transfusions sanguines.» Plus précisément, ARD s’appuie sur l’avis du médecin américain James Stray-Gundersen, qui a collaboré par le passé avec la Fédération internationale de ski (FIS): «Il y a un nombre considérable de médaillés qui présentent des profils sanguins inhabituels ou très fortement inhabituels. Cela indique un usage très répandu du dopage dans le ski de fond», dit-il.

«Dit autrement», pour Libération qui pousse l’analyse, «la catégorie des suspects est surreprésentée parmi ceux qui gagnent, ce qui laisse entendre que se doper sert à quelque chose, ce dont on pouvait se douter.» Pour quelle raison? Parce que «les années 2000 ont été jalonnées de scandales de dopage divers, depuis l’éradication de l’équipe de Finlande tout entière lors des Mondiaux de Lahti en 2001 jusqu’au scandale «Human Plasma» (les Autrichiens visés) lors des Jeux de Turin en 2006, en passant par ceux de Salt Lake City en 2002. Ces derniers avaient vu Larisa Lazutina, Olga Danilova ainsi que l’impayable Johann Mühlegg (qui expliquait ses performances par une science du fart due à l’utilisation d’un pendule)» dénoncés.

L’enquête, pour Libé toujours, montre donc que «ces affaires n’ont rien changé aux pratiques. Les tests étaient anonymes. Mais la nationalité apparaît.» Elle révèle que la nation la plus touchée est… la Russie, avec 51 cas. Suivent l’Allemagne (20), la France (18), l’Autriche (16), la Norvège (16), la Finlande (15), l’Italie (12), la Suède (12), les Etats-Unis (12), la Suisse (11) et le Canada (11). On en connaît qui doivent prier pour qu’un certain fondeur grison, très en forme avant ces JO, ne figure pas dans la liste noire.

La FIS pas inquiète, l’AMA satisfaite

«Après la révélation de l’étendue du dopage institutionnalisé des athlètes russes aux Jeux de Sotchi en 2014, les prochains JO d’hiver devaient symboliser un nouveau départ pour un sport propre», observe ARD, citée par Courrier international. «Mais à quelques jours de la cérémonie d’ouverture de Pyeongchang, ces révélations soulèvent des questions préoccupantes sur la prédominance du dopage aux prochains JO d’hiver.» La FIS, quant à elle, ne semble pas s’inquiéter de ces révélations. Citée par le Sunday Times, elle se refuse à commenter des résultats «suspects» et assure que l’Agence mondiale antidopage (AMA) est «plus que satisfaite» des efforts de la fédération dans la lutte antidopage.

Ce qui ne manque pas de raviver l’intolérance toujours plus grande de la part d’internautes comme ceux de 20 minutes, représentatifs d’un courant d’opinion très répandu dans le grand public: «Ne me dites pas que cela vous étonne! Serions-nous plus propres ou plus cons que les autres [nous les Suisses]. Sport d’élite = record et qui dit record dit additifs… On en veut toujours plus. On est donc obligés d’en passer par le fléau du dopage. Même chez les amateurs. Alors arrêtons de jouer les «I am shocking».

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