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Renoncer à Mars serait une grave erreur

Robert Zubrin, ingénieur en astronautique et président de la Mars Society, regrette que l’administration Obama renonce à fixer des objectifs clairs pour les missions spatiales

Le 2 février 2010, l’administration Obama a annoncé une nouvelle politique spatiale. Elle comporte trois décisions essentielles: le subventionnement par la NASA du développement de systèmes privés pour acheminer les astronautes jusqu’à la Station spatiale internationale; l’annulation du programme Constellation consacré au développement des équipements nécessaires aux vols habités vers la Lune; l’abandon du concept de fixation d’objectif de mission pour les vols habités, au profit d’une approche basée sur le financement d’une recherche technologique ayant pour but de permettre une mission qui sera éventuellement choisie plus tard.

La première de ces trois décisions est positive et attendue depuis longtemps. La seconde, considérée en soi, est néfaste mais elle pourrait être bonne si quelque chose de mieux que le programme Constellation était proposé. La troisième, cependant, est une terrible erreur qui, si elle était acceptée, assurerait que le programme de vols habités américain, à l’horizon actuel, ne déboucherait sur absolument aucun résultat.

Tout au long de son histoire, la NASA a suivi deux modes opérationnels distincts. Le premier, qui a toujours été celui des missions robotiques d’exploration mais qui fut aussi employé pour les vols habités pendant la période 1961-1973, peut être dénommé le «mode Apollo». Et le second, employé pour les vols habités depuis 1974: le «mode Navette».

Le processus du mode Apollo est le suivant: on choisit d’abord un objectif de mission, puis une architecture est mise au point pour l’atteindre. Ensuite, on conçoit des équipements pour atteindre cet objectif et, si nécessaire, on développe de nouvelles technologies pour rendre ces équipements pleinement efficients. On construit enfin les équipements et la mission est lancée dans l’espace.

Si l’on applique le mode Navette, on commence par développer les technologies et les équipements selon les souhaits des diverses communautés techniques. Ces recherches sont ensuite justifiées par la probabilité qu’elles pourraient s’avérer utiles plus tard, lorsque des projets de vols conséquents seront lancés.

On voit donc que ce qui anime le mode Apollo, c’est l’objectif, tandis que ce qui anime le mode Navette c’est la technologie ou, plus précisément, la force politique de l’élu sur le territoire duquel la technologie est développée. Dans le cas du mode Apollo, le développement technologique est réalisé pour des raisons justifiées par une mission. Dans le cas du mode Navette, les projets sont entrepris pour satisfaire des groupes de pression techniques (internes ou externes) et justifiés ensuite a posteriori; les efforts de la NASA sont régis par le hasard et l’entropie.

En dollars d’aujourd’hui, le budget moyen de la NASA, de 1961 à 1973, était d’environ 18 milliards de dollars par an. C’est le même que celui de la NASA aujourd’hui. Pour comparer la productivité du mode Apollo à celui du mode Navette, il est par conséquent pertinent de comparer les accomplissements de la NASA entre les périodes 1961-1973 et 1998-2010. Le brillant tableau de réussites dans le domaine des vols habités et sur le plan technologique durant la période Apollo, comparé à celui de la décennie passée, parle de lui-même. Même en ne se plaçant que sur le plan des développements technologiques, la période Apollo fut très supérieure.

En même temps qu’elle annonçait sa nouvelle politique spatiale, la NASA a informé que les trois inventions clés qui devaient changer les règles du jeu seraient la propulsion électrique à plasma VASIMR, les dépôts spatiaux de carburant sur orbite et la technologie des lanceurs lourds. Mais la propulsion VASIMR n’offre pas d’avantage clair par rapport au système de propulsion électrique ionique existant. De plus, l’affirmation que VASIMR (ou quelque autre mode de propulsion) permettrait des temps de vols jusqu’à Mars beaucoup plus courts que ceux qu’on peut réaliser avec des systèmes de propulsion chimique existants ne repose sur aucune réalité technique.

Le dépôt de carburant orbital était quant à lui la «marotte» de l’un des membres de la Commission Augustine, qui a recommandé la nouvelle politique. Cependant, son utilité potentielle comme moyen de permettre les missions vers la Lune ou vers Mars n’est absolument pas établie.

En fin de compte, il n’est simplement pas exact que nous ayons besoin de nouvelles technologies pour créer des systèmes de lancements lourds. Nous avons fait voler notre premier lanceur lourd, le Saturn V, en 1966. Ce dont nous avons besoin pour nous procurer un lanceur lourd qui fonctionne, c’est simplement la décision de le construire. Ainsi, dans le cadre de la nouvelle politique spatiale Obama, sans direction marquée par une mission clairement définie, dix ans vont encore passer et plus de 100 milliards de dollars vont être dépensés pour le programme des vols habités de la NASA, sans qu’on ne réalise rien de significatif.

Le peuple américain mérite un programme qui va vraiment «quelque part», pas simplement «n’importe où» mais jusqu’à une destination qui en vaut vraiment la peine. Cette destination, c’est Mars. La planète rouge est la Pierre de Rosette qui nous dira si le développement de la vie à partir d’éléments chimiques est un phénomène commun dans l’Univers et si la vie telle que nous la connaissons sur Terre suit le modèle que suit toute vie partout ailleurs ou si, au contraire, nous sommes un exemple exotique d’un éventail de possibilités considérablement plus vaste et plus intéressant. De plus Mars est l’astre le plus proche qui dispose des ressources nécessaires à l’établissement de l’homme.

Mais, quel que soit le choix d’une destination, ce qui est essentiel c’est qu’il y en ait une, que cette destination induise un plan de mission, le choix d’un ensemble d’équipements, et ensuite les technologies à développer et les équipements qu’il faut se procurer. On trouvera ainsi plusieurs méthodes pour rassembler les éléments nécessaires d’un système de vol, y compris des méthodes conventionnelles d’appels d’offres publics ou de partenariat avec des entreprises privées, mais ces méthodes doivent être employées d’une manière cohérente pour atteindre un objectif défini.

Si cela n’est pas fait, alors, dans dix ans, on ne sera pas plus près d’envoyer des astronautes sur la Lune ou sur Mars que nous ne le sommes aujourd’hui. L’administration Obama prétend que sa nouvelle politique spatiale ouvre un «chemin flexible». En réalité, c’est une incitation à une nouvelle aventure dispendieuse.

Traduction: Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland

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