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L’Europe a-t-elle une aversion pour le risque?

Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po, s’interroge sur les raisons qui poussent l’UE à avancer si prudemment sur la scène internationale

Le retrait annoncé des troupes néerlandaises d’Afghanistan a conduit le secrétaire d’Etat américain à la Défense, Robert M. Gates, à affirmer le 23 février que «la démilitarisation de l’Europe – où une grande partie du grand public et de la classe politique est opposée à la force militaire et aux risques qui y sont associés – fut une bénédiction au XXe siècle pour devenir au XXIe une entrave à la recherche d’une sécurité et d’une paix durables». Au-delà de l’aversion pour la guerre, l’aversion pour le risque serait-elle devenue l’identité politique de l’UE dans le monde?

C’est une question qui mérite de plus amples développements mais à laquelle on peut tenter de répondre brièvement. De manière générale, les approches du risque privilégient trois types d’explication: les explications culturelles, les explications institutionnelles et les explications contingentes.

Les explications culturelles sont à mettre en rapport avec l’histoire des sociétés et la structuration de leurs préférences sociales. Les explications institutionnelles renvoient aux modes d’organisation de la société. Les explications contingentes intègrent les facteurs conjoncturels susceptibles de modifier les attitudes ou le comportement des sociétés par rapport au risque.

Bien évidemment, ces interprétations sont très souvent complémentaires. Mais selon la nature de l’enjeu leur poids sera très variable. L’aversion pour le risque de guerre trouve ses explications dans l’histoire européenne après la Seconde Guerre mondiale, tandis que l’aversion pour le risque alimentaire est le produit de facteurs beaucoup plus contingents. Mais avec le temps, la contingence peut s’enraciner et devenir un facteur structurel. Il n’existe donc à l’évidence pas une seule explication à l’aversion européenne pour le risque.

Il existe en revanche un certain nombre de facteurs complémentaires qui participent à la construction de cette aversion: le caractère non étatique de la construction européenne, l’existence d’un espace délibératif européen, l’héritage d’un modèle social ayant toujours cherché à tempérer les risques du marché, l’épuisement du besoin d’Empire.

L’Union européenne n’est pas un Etat. Elle ne saurait donc remplir à elle seule les fonctions régaliennes traditionnelles de sécurité qui lui sont généralement dévolues. En même temps, les citoyens européens ne parviennent plus à se penser indépendamment de l’Europe, et cela quelle que soit la désaffection qu’ils peuvent avoir pour elle. Ils ne parviennent donc ni à reporter toutes leurs attentes sur leurs Etats nationaux respectifs, comme sont tentés de le faire Américains, Chinois, Indiens et Brésiliens, ni à les transférer pleinement vers l’Europe. L’aversion au risque résulte fondamentalement de cette ambivalence historique que les Européens sont les seuls à connaître.

Cela d’autant plus que les grands acteurs qui émergent face à l’Europe sont de grands Etats-nations dont l’objectif est d’accroître les attributs classiques de leur souveraineté. La régionalisation du monde que l’on croyait être la configuration géopolitique optimale pour le XXIe siècle – configuration dans laquelle l’Europe était structurellement gagnante – se développe en réalité aujourd’hui sur des principes très différents de ceux de la construction européenne. Elle repose fondamentalement sur une libéralisation des échanges sans partage de souveraineté politique ou institutionnalisation. Dans un monde qui revalorise à nouveau la puissance étatique classique, l’aversion au risque des Européens a de fortes chances de s’accroître, d’autant que les puissances émergentes sont porteuses, soit de valeurs non occidentales, soit de priorités différentes.

Même si l’espace public européen est loin d’avoir la cohérence, la force ou l’homogénéité relative de l’espace public national, son existence ne fait guère de doute. L’UE est la seule région du monde dotée d’une structure de représentation démocratique transnationale (Parlement européen) dont le pouvoir est de surcroît loin d’être négligeable. Or, c’est dans cet espace que la circulation des idées et des représentations se développe. L’intensification de l’aversion au risque alimentaire, sanitaire et environnemental en Europe au cours de ces dix dernières années n’aurait guère été pensable sans l’existence d’un espace européen à densité forte qui s’est véritablement emparé de la gestion des risques par-dessus la tête des gouvernements.

De ce point de vue, on ne dira jamais assez combien le marché unique contribue aussi à la création d’un espace public puisque la libre circulation des produits entraîne nécessairement la libre circulation des risques. Si l’on prend le cas du principe de précaution par exemple, on constate qu’il se situe à la confluence d’une philosophie européenne venue d’Allemagne dans les années 1960, et d’une perte de confiance des citoyens dans les organes de régulation des risques dans les années 1980. Cette convergence explique d’ailleurs pourquoi le principe de précaution, qui était au départ un principe environnemental, est devenu beaucoup plus largement un principe de gestion des crises et de gouvernance politique.

On peut étendre ce raisonnement au changement climatique où l’on voit bien que la vigueur des engagements pris par l’Union européenne à Copenhague bénéficie d’un fort soutien de l’opinion publique. Du même coup, l’affichage des positions de l’UE avant même que ne s’engagent les négociations la dessert stratégiquement. La gouvernance par l’exemple, que se targue de pratiquer l’UE, n’impressionne guère les autres acteurs et en tout cas pas la Chine qui est allée jusqu’à refuser que la déclaration de Copenhague inclue les engagements unilatéraux de l’Europe.

Pourtant, on aurait eu du mal à imaginer que l’Union refuse de prendre des engagements tant que ses partenaires n’en feraient pas autant. Les opinions publiques européennes ne semblent pas disposées à cette forme de realpolitik. Mais la question demeure: est-il efficace d’abattre toutes ses cartes avant de négocier?

L’UE est l’héritière d’un modèle social qui, par-delà sa très grande diversité, a toujours cherché à tempérer les risques du marché en les socialisant. Une bonne façon de le faire consiste à mesurer le pouvoir redistributif de l’Etat. Avant impôts et transferts sociaux, l’indicateur d’intensité de pauvreté de la population est aussi élevé aux Etats-Unis que dans l’UE: 13% de la population. Après impôts et transferts sociaux, ce chiffre tombe à 4% dans l’UE mais à 10% seulement aux Etats-Unis. Une autre façon de le faire est de s’intéresser aux dépenses publiques sociales destinées à couvrir les risques de santé, de vieillesse et de chômage. Elles représentent en moyenne 24,6% du produit intérieur brut des pays de l’UE contre 15,9% seulement aux Etats-Unis. De ce point de vue, même le Royaume-Uni est beaucoup plus proche de la moyenne de l’UE que les Etats-Unis (21,3%). Ce qui différencie toutefois les Etats-Unis de l’Europe en la matière, c’est moins le fait que l’aversion pour le risque soit plus forte en Europe qu’aux Etats-Unis, que le risque est fortement socialisé en Europe alors qu’il tend à être massivement privatisé aux Etats-Unis. Or ce modèle, que beaucoup jugeaient obsolète et incompatible avec la mondialisation, se révèle en réalité beaucoup plus résistant que prévu. L’effort que consent l’administration Obama pour doter les Etats-Unis d’une protection sociale plus forte montre à l’évidence que le modèle européen n’a pas vocation à disparaître.

Les Européens ont très clairement épuisé leurs besoins d’Empire. Après avoir passé des siècles à se combattre, ils en sont arrivés à l’idée que la pacification de leurs rapports à travers le renoncement au recours à la force constituait en définitive la meilleure façon de les réguler. L’Europe s’étant construite contre la guerre et le recours à la force, elle ne peut plaider à l’échelle mondiale que contre la guerre et contre le recours à la force. C’est d’ailleurs pour cela que la question de l’Europe-puissance pose tant problème à bon nombre de nations européennes.

© Telos

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