Le 17 décembre 2010, dans la petite bourgade enclavée de Sidi Bouzid, au sud de la Tunisie, le destin d’un homme s’apprête à faire vaciller un pays et tout le monde arabe après lui. Son histoire, maintes fois racontée, est devenue légende. De celles qui permettent de soulever la colère d’une nation. Mohammed Bouazizi avait la vie devant lui, mais pas d’avenir. Il tentait, à s’en user le moral, de faire subsister sa mère, ses frères et ses sœurs en vendant des fruits et des légumes sur son étal ambulant. On raconte qu’il avait commencé à travailler pour gagner le pain des siens dès 14 ans, avant d’abandonner l’école en terminale. Pas les moyens de poursuivre à l’université, et puis, à quoi bon s’encombrer d’un diplôme alors que les voies professionnelles sont closes à la plupart des universitaires de sa génération?

On dit aussi qu’en cette funeste journée de décembre, son chariot a été, une fois de plus, confisqué; et que lorsqu’il a voulu le récupérer auprès des services municipaux, une femme agent de police l’a giflé. Comble de l’humiliation. Mohammed Bouazizi décide de s’immoler par le feu devant le siège du gouvernorat. Six mois plus tard, le mythe s’est froissé. Accusée de s’être enrichie après sa mort, la famille de Bouazizi a quitté Sidi Bouzid. Mais le jeune homme n’a pas cessé d’être le symbole de cette nouvelle conscience arabe, celle de centaines de milliers de jeunes du Maroc à l’Egypte, qui, oppressés comme lui par des potentats voraces, aspirent eux aussi à reconquérir une dignité bafouée.

Impulsée par son suicide ostentatoire, en janvier, la protestation contre la précarité sociale en Tunisie enfle au point de devenir révolte contre le régime suffocant de Ben Ali, dans laquelle tous finissent par se reconnaître, jeunes et moins jeunes, chômeurs et salariés, diplômés ou pas. Aucune gesticulation politique ni balle policière ne parvient plus à freiner le torrent de frustration et l’espérance de liberté qui déferlent dans les rues de Tunis le 14 janvier au matin, au lendemain d’une nouvelle série de promesses présidentielles extravagantes. Mais personne n’aurait alors osé miser le moindre dinar sur l’imminence de l’épilogue, la fuite de Ben Ali et de sa femme Leïla Trabelsi ce vendredi après-midi, dix jours tout juste après le dernier souffle de Bouazizi. Les Tunisiens ont eu raison de la clique au pouvoir. L’histoire s’est accélérée. Elle avait déjà commencé sa marche peu avant, à l’abri des regards, au cœur de révoltes populaires sporadiques qui ont contribué à forger une génération de révolutionnaires.

Le bassin de Gafsa a vu naître les grands mouvements sociaux qui ont marqué l’histoire de la Tunisie. C’est là que, trois ans avant la chute de Ben Ali, le pays a connu une grève sans précédent, annonciatrice du séisme révolutionnaire qui allait suivre. Ces terres du Sud tunisien sont riches de phosphate, mais la majorité de la population qui les habite reste désespérément pauvre. Les jeunes diplômés sans travail suffoquent dans une économie exsangue, tandis que l’essentiel des ressources est entre les mains d’une petite élite corrompue. En janvier 2008, la compagnie des phosphates de Gafsa, le plus grand, voire le seul employeur de la région, annonce un recrutement. Mais les postes seront distribués au gré du réseau clientéliste entretenu par la compagnie minière. C’est la gifle de trop. La colère explose, les ouvriers montent des tentes sur les rails qui relient les carrières aux usines pour arrêter la production. Ils seront bientôt dépassés par les diplômés chômeurs, des veuves de miniers, des enseignants. La contestation prend une tournure politique quand fusent les dénonciations de corruption du régime. Le mouvement dure six mois. Il lève le voile sur l’envers du «miracle économique» tunisien, avant d’être brutalement réprimé. A l’abri des regards médiatiques, des centaines de Tunisiens sont arrêtés, emprisonnés, parfois torturés. La révolte de Gafsa ne parvient pas à franchir le fossé qui sépare les régions intérieures pauvres de la Tunisie de la côte dorée.

En 2010, c’est différent. Le vent de révolte qui s’est levé à Sidi Bouzid se transformera à Tunis en une tempête qui fera sauter les verrous du régime. Jusque-là, Ben Ali parvenait à étouffer la contestation en ne donnant pas de martyrs à la cause de ses détracteurs par une répression trop brutale et en cultivant ses réseaux clientélistes. A compter du 17 décembre 2010, il n’a plus cette retenue. Et dans ce petit pays du Maghreb à la chaîne de commandement parfaitement huilée, les gens ne doutent pas que l’ordre de tirer à balles réelles sur la foule des manifestants vient forcément d’en haut.

Le régime est mort dans les cœurs et les esprits. Le refus de l’armée de tirer sur les manifestants ne fera qu’accélérer la chute d’un appareil de pouvoir déjà corrodé. La clique de Ben Ali et de sa femme, Leïla Trabelsi, au cours de ses dernières années de règne, a peu à peu perdu sa légitimité en s’appropriant des pans entiers de l’économie, de la téléphonie à l’immobilier en passant par les banques et le tourisme. Pressions, manipulations, malversations: aucun business qui marche n’échappait à la convoitise du «clan». Dans un câble révélé par WikiLeaks à la fin de l’année dernière, la diplomatie américaine brossait en 2008 une peinture édifiante de la corruption de la «Famille», des «penchants de nouveaux riches» et des «abus flagrants» des Trabelsi. «La corruption, concluait le représentant de Washington, c’est l’éléphant dans la maison; un problème connu de tous, mais que personne n’évoque publiquement.»

Cette fois, surtout, le gouvernement est pris de court par la rapidité de circulation de l’information. Sur les médias sociaux, Facebook et Twitter. Et sur les chaînes satellitaires, Al-Jazira en tête. Les manifestants filment les événements sur leurs téléphones portables et, aussitôt, les images sont retransmises à des milliers de téléspectateurs, en Tunisie et dans le reste du monde.

Il n’a pas fallu plus de quatre semaines pour renverser le régime de l’autocrate Ben Ali, que l’on pensait pourtant inamovible. Ces jours et ces nuits extraordinaires vont tenir en haleine des milliers de personnes qui se reconnaissent dans la soif de justice et de dignité des manifestants tunisiens. Une brèche irréversible s’est ouverte sur les rives de la Méditerranée et au Moyen-Orient.

La peur a changé de camp. En Egypte d’abord, où vingt-neuf ans d’un règne immuable, accaparé par le clan prédateur des Moubarak, ont nourri les frustrations d’une génération prête à entrer enfin dans le XXIe siècle. Les appels à suivre l’exemple tunisien, le 25 janvier 2011, se propagent comme une traînée de poudre sur Internet. Ils seront entendus au-delà de toute espérance.

La révolte égyptienne n’en est pas à son premier essai. Sept ans plus tôt, le 12 décembre 2004, un petit attroupement se forme devant la Haute Cour de justice au Caire. Il y a là des militants de gauche, des libéraux, des jeunes, des vieux, des chrétiens et des musulmans, exaspérés par l’annonce de la candidature du président Hosni Moubarak pour un cinquième mandat, révoltés par les rumeurs qui donnent son fils Gamal comme successeur. Défiant l’état d’urgence qui interdit les rassemblements dans les espaces publics, en vigueur depuis l’assassinat d’Anouar el-Sadate en 1981, ils clament leur ras-le-bol d’un président qui se croit éternel. «Hosni Moubarak, kefaya! assez!». Pour la première fois en Egypte, des voix s’élèvent en public pour demander le départ du raïs. Durant les années qui suivront, malgré la répression, le mouvement «Kefaya» poursuivra sa lutte pour la suppression de l’état d’urgence et la libération des ­prisonniers politiques.

Quand Hosni Moubarak est arrivé au pouvoir en 1981, il y avait 45 millions d’habitants en Egypte. A sa chute, ils sont 85 millions, presque le double, dont près de 60% ont moins de 30 ans. Dans les élans de modernisation, l’accès à l’éducation s’est ouvert. L’Egypte, comme la Tunisie, est entrée dans l’ère des nouvelles technologies. Mais près de la moitié des jeunes sont au chômage et, sans piston ni bakchich, tout est verrouillé. Le temps d’un règne, le pays du Nil a vu l’avènement fulgurant d’une jeunesse dynamique mais muselée, vivant en anachronisme avec les hommes corrompus censés les représenter. Ils trouvent sur une blogosphère encore peu contrôlée la liberté qu’on leur refuse ailleurs. Certains s’activent depuis plusieurs années déjà pour déstabiliser le pouvoir et appeler à la démocratie. Ils ne croient pas aux arguments des dictateurs, qui se présentent comme des remparts contre l’islamisme. Leur modèle ressemble plus à la démocratie turque qu’à l’Iran des ayatollahs. Et même chez les Frères musulmans, la majorité des jeunes a tourné le dos à l’autoritarisme des anciens.

Ils lisent Martin Luther King, Ghandi ou le manuel d’action non-violente de Gene Sharp. Ils s’inspirent du mouvement serbe Otpor, qui a fait basculer Milosevic en 2000. Plusieurs d’entre eux sont torturés dans les commissariats. Mais, une fois relâchés, ils continuent à défier la police, parvenant à organiser des manifestations sporadiques pour revendiquer une vie meilleure. Leur rêve, c’est de faire descendre toute l’Egypte dans la rue. Quand au printemps 2008 les ouvriers des usines textiles de Mahallah el-Koubra, dans le delta du Nil, prévoient une grève le 6 avril pour protester contre les salaires misérables et la hausse des prix, c’est l’occasion. Ils lancent sur le réseau social Facebook un appel à la grève générale dans tout le pays. Très vite, des dizaines de milliers de personnes répondent à l’appel virtuel, également remarqué par le pouvoir. Le jour prévu, la police occupe déjà les rues du Caire. A Mahallah el-Koubra, de violentes émeutes éclatent. Le Mouvement du 6 avril est né. Il sera de toutes les batailles.

En juin 2010, Khaled Saïd, 28 ans, est battu à mort par deux policiers en civil dans la banlieue d’Alexandrie. Un employé égyptien de Google, Wael Ghonim, affilié au Mouvement du 6 avril, crée une page Facebook pour appeler au soulèvement. Des manifestations silencieuses font descendre des milliers de personnes dans les rues de plusieurs villes du pays. Leur message: «Non à la torture, non à l’état d’urgence, ce pays est le nôtre: Nous sommes tous Khaled Saïd».

La colère monte encore d’un cran le 28 novembre 2010, quand 41 millions d’Egyptiens sont appelés aux urnes pour des élections législatives. Intimidation, bourrage des urnes, achat des voix, tous les coups sont permis pour le Parti national démocratique d’Hosni Moubarak. Les représentants du pouvoir raflent 93% des sièges. L’opposition est laminée.

Les jeunes du 6 avril vont multiplier les actes de rébellion, jusqu’à cette journée historique du 25 janvier 2011, début des manifestations sur la place Tahrir, la place de la Libération. Ce vendredi est déclaré «Jour de la colère». La date retenue est symbolique, c’est le jour de la fête de la police. Des dizaines de milliers d’Egyptiens descendent dans la rue pour prolonger l’élan de la révolution tunisienne. Plusieurs autres villes du pays grondent: Alexandrie, Mansoura, Suez, Tanta. Le 11 février, après 18 jours de révolte et près de 850 morts, le raïs capitule.

Six mois après le geste fatidique de Mohammed Bouazizi, l’avenir du monde arabe est plus incertain que jamais. L’onde de choc s’est propagée vers l’Est. Au Yémen, la contestation fait rage depuis des mois, tandis que les manifestants de Bahreïn ont été réduits au silence. La Libye s’enfonce dans une guerre civile entre le colonel Kadhafi et ses opposants. En Syrie, la lutte se poursuit, malgré une répression sanglante du régime de Bachar el-Assad. Qu’on l’appelle révolte ou révolution, le bouleversement à l’œuvre, à l’image du geste du jeune Tunisien, est puissant et sans retour.

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