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Offrir 2500 francs par mois à chaque Suisse, c’est possible

Laurent Rebeaud, président des Verts vaudois, soutient – au nom de son parti – l’initiative «Pour un revenu inconditionnel», qui octroierait à chaque résident régulier en Suisse un revenu minimum permettant de mener une vie digne. Les plus grands obstacles sont politiques et culturels, et non économiques, assure-t-il

Les Verts vaudois ont décidé de soutenir l’initiative populaire «Pour un revenu inconditionnel». L’idée consiste à allouer à chaque habitant du pays, quels que soient ses revenus, une somme permettant de vivre. Elle a été caressée par les Verts suisses à l’époque de leur fondation, puis rangée dans le tiroir des utopies en réserve. Elle revient en force aujourd’hui, en Suisse, par le biais d’une initiative populaire. Elle représente une issue possible à la crise de l’Etat providence, et fait actuellement l’objet d’études approfondies, notamment au Conseil de l’Europe.

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C’est une belle utopie, au meilleur sens du terme. Dans le modèle qui sert de base aux simulations actuelles du comité d’initiative, chaque habitant majeur résidant régulièrement en Suisse recevrait 2500 francs par mois, indépendamment de son état civil, de sa nationalité et de son statut professionnel. Chaque enfant vaudrait à sa famille une allocation supplémentaire de 1000 francs. Ces chiffres correspondent à des hypothèses sur les besoins des personnes et sur la capacité de l’économie suisse à financer le système. Ils devront évidemment être précisés au moment de la mise en œuvre, et revus à la hausse ou à la baisse pour tenir compte de l’ensemble des paramètres à prendre en considération.

Le revenu inconditionnel remplacerait une grande partie du système actuel des assurances sociales (AVS, AI, chômage, subsides à l’assurance maladie, etc.). Il serait attribué un peu comme l’AVS aujour­d’hui, mais à partir de 18 ou 20 ans plutôt qu’à partir de 65 ans, et au même niveau pour tous indépendamment des cotisations.

Où trouvez l'argent?

Ce projet est assez révolutionnaire pour soulever d’emblée une foule d’objections. Où trouvera-t-on les milliards nécessaires à son financement? Qui voudra encore travailler? Comment définir, dans un temps de libre circulation des personnes, le cercle des bénéficiaires? Le choix des réponses possibles est vaste, et suffisamment élaboré par les auteurs de l’initiative pour se convaincre que la mise en place du revenu inconditionnel serait possible en Suisse. L’initiative confie au parlement fédéral la tâche de mettre au point les modalités d’application.

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Le revenu inconditionnel offre une porte de sortie aux impasses du productivisme et de la recherche désespérée du plein emploi. Il permettrait à chaque habitant de mener une vie digne sans avoir nécessairement un emploi rétribué à plein temps. Il jouerait aussi le rôle d’une sorte de rétribution forfaitaire pour la masse considérable des travaux d’utilité publique accomplis aujourd’hui gratuitement, sans décomptes horaires ni calculs de rentabilité: le travail ménager, l’éducation des enfants, l’entraide entre voisins, et toutes les activités sociales, humanitaires ou culturelles accomplies au sein du monde associatif.

Le revenu inconditionnel changerait notre rapport au travail. Il doit être assez bas pour maintenir l’attrait d’un emploi salarié, mais suffisant pour qu’aucun chômeur ne se trouve contraint d’accepter n’importe quel travail pénible et mal payé. Il augmenterait la possibilité pour chacun de choisir un travail chargé de sens, correspondant à ses capacités, à ses goûts ou à sa vocation personnelle. Il favoriserait l’esprit d’initiative et l’éclosion d’une économie moins obsédée par le profit à court terme.

Les clichés associés

L’idée que plus personne ne voudrait travailler paraît farfelue, particulièrement en Suisse. Peu de gens ont la vocation d’être perpétuellement inactifs et socialement «inutiles». C’est d’ailleurs ce que montrent les études réalisées dans les communautés où des expériences de systèmes assimilables au revenu inconditionnel ont été réalisées, notamment au Canada et aux Etats-Unis. La proportion de personnes qui abandonnent toute activité lucrative est insignifiante.

Naturellement, l’allocation universelle doit être financée par une société économiquement prospère. Et l’Etat sera chargé d’organiser la perception des sommes nécessaires, puis leur distribution à qui de droit. Mais il n’aura plus à contrôler les mérites des bénéficiaires, ni à pourchasser les tricheurs. D’où une réduction de la bureaucratie, et un progrès de la société dans l’ordre de la liberté.

Evidemment, le revenu inconditionnel serait aussi attribué à des gens qui n’en ont pas besoin. Mais ces gens n’ont pas à s’en inquiéter outre mesure. Le système que le parlement fédéral aura la grande sagesse de mettre en place permettra aux plus riches d’entre eux de contribuer au système en sorte que leur contribution, intégrée à leurs impôts ordinaires, soit égale ou supérieure à la somme reçue.

Les obstacles ne sont pas d’ordre économique. Ils sont d’ordre culturel et politique. L’instauration du revenu inconditionnel heurte trop d’habitudes ancrées et d’intérêts corporatistes pour réunir rapidement les majorités nécessaires à sa mise en œuvre. En même temps, elle est profondément conforme aux idéaux conjugués du libéralisme et du respect de la dignité des personnes. L’initiative populaire nous obligera à prendre le temps d’y réfléchir.

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