opinions

Leipzig ou le réformisme hollandais

Dans son discours de Leipzig devant le Parti social-démocrate allemand, le président François Hollande a manifesté son indépendance politique. Il s’est profilé comme le dépositaire d’une capacité politique à négocier des compromis sociaux à l’avantage des salariés dans une économie globalisée. Par le politologue français Zaki Laïdi

Depuis un an, on se demande toujours quelles sont les lignes de force, s’il y en a, du réformisme hollandais. C’est dans son discours de Leipzig devant le SPD qu’on les trouve, à condition bien évidement d’en comprendre le sens et peut-être même la subtilité.

La première interprétation consisterait à ne voir dans ce discours que de simples mots sans grandes conséquences sur les choix du quinquennat. Mais en politique, les mots ont leur importance. Or, à Leipzig, François Hollande a dit que «le progrès, c’est aussi de faire des réformes courageuses pour préserver l’emploi et anticiper les mutations sociales et culturelles comme l’a montré Gerhard Schröder. On ne construit rien de solide en ignorant le réel.» Il aurait pu parfaitement noyer cet hommage appuyé à Gerhard Schröder dans une reconnaissance plus large des apports de la social-démocratie allemande. Or il se trouve qu’il a choisi de le faire explicitement, ce qui exprime d’ailleurs moins la volonté de mettre en œuvre en France les lois Hartz sur le marché du travail, que le souci de réaffirmer sa liberté de jugement politique, y compris à l’égard de ceux qui en France considèrent l’ancien chancelier allemand comme un social-traître.

La seconde interprétation consiste à minimiser l’importance de ce discours en le mettant en contradiction avec les propos de ce même président quelques jours auparavant, lors de la conférence de presse où il indiqua qu’il était socialiste et non social-démocrate. Mais en réalité la contradiction n’est qu’apparente. En rappelant qu’il dirige un parti qui était socialiste et qui ne jugea pas utile de se rebaptiser «social-démocrate», François Hollande s’adresse à la gauche en lui disant ceci: nul besoin de renier son passé pour être réformiste. Les deux signaux ne sont donc pas contradictoires mais complémentaires.

Reste l’essentiel: celui de savoir comment se penser comme social-démocrate dans un monde globalisé. N’y aurait-il pas quelque anachronisme à se dire social-démocrate au moment où il n’y a plus de véritable social-démocratie? L’objection est a priori pertinente, car il est vrai que le compromis social entre le travail et le capital pratiqué par la social-démocratie avait pour cadre un espace national et pour enjeu principal la redistribution. Or, aujourd’hui, les enjeux se sont déplacés. Le compromis entre le travail et le capital est rendu beaucoup plus difficile en raison de l’avènement d’une économie ouverte et d’une mobilité du capital qui lui donne un pouvoir de négociation face aux salariés beaucoup plus fort, soit parce qu’ils sont moins mobiles, soit parce qu’ils sont substituables, surtout lorsqu’ils sont peu qualifiés. Par ailleurs, si l’enjeu de la redistribution demeure important, ici il s’est singulièrement complexifié au regard de l’extrême fragmentation du salariat. Après tout, les dérives du capitalisme financier ont aussi profité à de super-salariés. Les clivages passent donc aussi entre salariés.

Tout cela rend-il pour autant obsolète la référence social-démocrate, comprise au sens d’une capacité politique à négocier des compromis sociaux à l’avantage des salariés? La réponse est non. Car si le contexte a profondément changé, l’impératif de concilier efficacité économique et solidarité demeure. Tout l’enjeu est donc de savoir ce qui a profondément changé et comment s’adapter à une réalité nouvelle.

Pendant plus d’un siècle, au cours duquel elle occupe une position centrale sur l’échiquier mondial, produire en Europe allait de soi. Ce qui allait beaucoup moins de soi, c’était la redistribution. Aujourd’hui, c’est la capacité des Européens à créer de la richesse qui est remise en cause. L’impératif pour l’Europe est donc de créer, dans des conditions de compétition beaucoup plus grande, de la valeur ajoutée. Et ce résultat, elle l’obtiendra non en fermant ses frontières ou en maintenant des activités à faible valeur ajoutée, mais en occupant une place centrale et stratégique dans ce qui est la grande transformation en cours: la mise en place d’immenses chaînes de valeur mondiales, où l’important n’est pas tant de tout produire que de se trouver au cœur du segment productif ayant la plus forte valeur ajoutée. Le temps où un produit fabriqué dans un pays était exporté dans un autre est révolu. Un produit est désormais fabriqué dans un nombre considérable de pays interdépendants. Dans ces conditions, la priorité devient l’attractivité.

Or celle-ci repose sur une combinatoire de facteurs institutionnels, matériels et sociaux, qui n’impliquent nullement un nivellement par le bas. Ils nécessitent en revanche une adaptation permanente, qui ne peut être socialement bénéfique que si elle se traduit par une capacité des acteurs économiques et sociaux à se faire confiance et à passer des compromis sociaux permanents. C’est cette culture du compromis qui historiquement fait défaut à la France et qui est l’héritage le plus fondamental de la social-démocratie allemande. Or ce défaut se constate partout: entre patrons et salariés, mais aussi entre grandes entreprises et sous-traitants. La France souffre d’un héritage politique lourd qui remonte à la Révolution, construit autour d’une méfiance profonde vis-à-vis de tout ce qui faisait écran entre l’Etat et le peuple. C’est la raison pour laquelle l’accord interprofessionnel de janvier 2013, qui progressivement commence à faire tache d’huile, est de bon augure, même s’il en faudra bien plus pour stopper la formidable dégradation de la compétitivité française.

© Telos

Directeur de recherche à Sciences Po Paris (Centre d’études européennes) et fondateur de Telos

Héritage majeur de la social-démocratie allemande, la culture du compromis fait défaut à la France

Publicité