opinions

Réplique aux pourfendeurs du principe de précaution

Dominique Bourg et Alain Papaux, professeurs à l’Université de Lausanne, répliquent à un article de Valentin Petkantchin paru dans «Le Temps» du 2 octobre dernier

Réplique aux pourfendeurs du principe de précaution

Seule barrière, bien fragile au demeurant, dans un monde dominé par la recherche du profit à court terme, le principe de précaution est devenu insupportable à nombre d’économistes et autres partisans d’une production débridée de richesses matérielles, quelles qu’en soient les conséquences.

Ce principe n’est certes pas la panacée mais il ne mérite que rarement les critiques qu’on lui adresse. Nous en voulons pour énième preuve l’article récent publié dans les colonnes du Temps (02.10.2013) par Valentin Petkantchin de l’Institut économique Molinari. Ce dernier reproche à notre pauvre principe d’être responsable des «millions de vies» perdues dans la lutte contre le paludisme, en raison d’un usage «découragé» de l’insecticide DDT!

Rappelons que le DDT a été interdit aux Etats-Unis en 1972, interdiction dont l’impulsion remonte à la publication par Rachel Carson de Silent Spring («Printemps silencieux») en 1962, premier ouvrage à succès de la saga écologique qui avait en son temps dénoncé les méfaits du DDT. La molécule en question s’accumule dans les graisses de certains animaux et perturbe alors leur système hormonal. Effet dûment constaté à l’époque déjà de Carson; cette dernière s’était appuyée sur une série d’études scientifiques, largement confirmées depuis. Tout cela sans compter les effets directs du DDT, l’effondrement de certaines populations d’insectes ayant mécaniquement entraîné la disparition de leurs prédateurs, des oiseaux.

On attribue désormais la baisse de la concentration de spermatozoïdes dans la liqueur spermatique humaine à la présence dans l’environnement de toutes sortes de molécules de synthèse et autres perturbateurs endocriniens. Mais évidemment, un tel état de choses est bénéfique à l’économie, qui se nourrit notamment de la substitution à des mécanismes autrefois naturels de services marchands.

Quoi qu’il en soit, contrairement aux allégations de notre auteur embarquant dans sa cause l’OMS, force est de constater que cette organisation a, après avoir un temps encouragé l’usage du DDT en Afrique notamment, décidé en 2009 d’en bannir l’usage définitivement et universellement à l’horizon 2020.

L’auteur ignore manifestement que le DDT n’a jamais été interdit en Afrique, que son interdiction aux Etats-Unis puis en Europe ne doit rien au principe de précaution… lequel n’existait pas alors!

Autre erreur: l’interdiction en question relevait du simple principe de prévention, puisque les effets destructeurs du DDT étaient alors d’ores et déjà constatés, donc loin de l’incertitude scientifique qui conditionne l’intervention du principe de précaution. Rappelons que Rachel Carson ne récusait pas toute forme d’emploi du DDT, mais un emploi massif et inconsidéré. Toutes nuances pratiques que l’idéalisme économique est incapable de discerner tant ses modèles sont éloignés des réalités.

Enfin, comment ne pas remarquer le caractère autodestructeur de la critique contre la précaution intentée par le représentant de l’Institut Molinari? Il affirme en effet que les substituts au bisphénol A, «trouvés dans la précipitation et sans doute moins performants, pourraient augmenter les risques d’intoxication alimentaire et de botulisme». Il faudrait donc, nous le supposons, les interdire? Et les interdire au nom de quoi si ce n’est d’un principe de précaution fort peu précautionneux en l’occurrence, puisque nous ne disposons pour l’heure très probablement que de peu d’informations à cet égard? Mais l’idéologie aveugle.

Ce dernier reproche aux autorités publiques françaises de réduire la puissance des antennes-relais de la téléphonie mobile. La France ne fait en l’occurrence que suivre la Suisse, qui en a depuis longtemps limité la puissance. Bornons-nous à constater que les ondes en question ne semblent pas créer de dommages graves et irréversibles, mais bien plutôt une gêne auprès de certains voisins. Cela ne constitue nullement un motif de mise en œuvre du principe de précaution, qui exige que l’on redoute des dommages graves et irréversibles dans un contexte d’incertitude scientifique, c’est-à-dire caractérisé par l’insuffisance des connaissances disponibles. Or, c’est bien principalement au nom du trouble du voisinage qu’un tribunal civil français avait pu exiger il y a quelques années le démontage d’antennes-relais.

Un des autres exemples mobilisés par notre critique manque tout autant de sérieux… mais pas de ridicule. Il s’agit du gaz réfrigérant R134a. Le fait qu’il constitue un gaz à effet de serre puissant relève d’un fait avéré, comme d’ailleurs le changement climatique en cours. Où est la précaution dans cette affaire? Il n’y a pas d’incertitude en jeu.

Enfin, l’article de Valentin Petkantchin évoque un tout autre problème, celui des politiques publiques encourageant la culture de biocarburants, fustigée par ailleurs. Là encore, il n’y a aucun lien avec le principe de précaution. Mais apparaît de toute évidence la cible réelle de son papier: l’intervention des Etats dans la sphère économique. On atteint ici un sommet de mauvaise foi. Le principe de précaution, comme la réglementation touchant en général les risques, n’aurait jamais vu le jour si des malfaçons et des accidents ne s’étaient produits auparavant. Si les agents économiques se comportaient spontanément comme des saints, aucun encadrement réglementaire de la production n’aurait vu le jour. Ledit encadrement s’étoffe d’ailleurs au gré de drames bien réels, du DDT au distilbène, en passant par la thalidomide ou la vache folle… A quoi s’ajoute l’esprit même de la précaution qui ne vise pas directement les industriels, mais incite plutôt les autorités publiques à jouer le rôle de protection qu’elles rechignent parfois à assumer vis-à-vis des simples citoyens. Et compte tenu de la nature extrêmement sensible des questions de santé publique, il arrive alors que ces autorités «surjouent» la précaution, et par là mésusent du principe de précaution, comme il en va peut-être avec les antennes de téléphonie mobile. Mais elles ne font par là que réagir, somme toute, à une tendance néolibérale à l’irresponsabilité des acteurs économiques.

Et alors même que les pourfendeurs de la précaution fourbissent leurs armes, les abeilles continuent de disparaître, sous l’effet de ces nouveaux pesticides que sont les néonicotinoïdes, produits qui satisfont aux tests classiques de toxicité et à leurs limites, tout en détruisant de façon plus subtile le système nerveux des pollinisateurs.

Ces effets auraient-ils atteint la mémoire de certains économistes qui répugnent à voir l’Etat intervenir dans leur sphère, mais qu’ils appellent d’urgence (et à travers lui le porte-monnaie des simples citoyens) quand leurs jouets financiers les dépassent et qu’ils sont incapables d’en assumer les conséquences? Quel manque de précaution! A moins que l’irresponsabilité ne soit devenue un nouveau principe de management?

Professeurs à l’Université de Lausanne

Si les agents économiques se comportaient comme des saints, aucun encadrement n’aurait vu le jour

Publicité