Débats

Le Gripen est-il si indispensable pour la sécurité du pays?

Passe d’armes subtile entre deux experts de la politique de sécurité soucieux de réalisme et refusant la démagogie: Barbara Haering veut temporiser; Alexandre Vautravers juge le timing bon

Le Gripen est-il si indispensable pour la sécurité du pays?

Votation Passe d’armes subtile entre deux experts de la politique de sécurité soucieux de réalisme et refusant la démagogie

Barbara Haering veut temporiser; Alexandre Vautravers juge le timing bon

Le Temps: L’acquisition du Gripen s’imposerait pour deux raisons: renforcer la police du ciel et la capacité de mener des combats air-sol. Est-ce le bon avion pour les bonnes missions?

Alexandre Vautraver s: Il y a vingt ou trente ans, on aurait développé un type d’avion pour chaque mission spécifique: l’interception de jour, la surveillance à longue distance, l’exploration et la reconnaissance, le bombardement. Aujourd’hui, vu l’évolution des conflits et la baisse générale des budgets de défense, il n’y a plus les ressources nécessaires pour développer un avion spécialisé par mission. Tous les avions de combat sur le marché sont polyvalents. Il n’y a pas d’alternative à un avion multirôle comme le Gripen.

Barbara Haering: Je n’ai pas de réserve majeure sur le choix de l’avion. Le Gripen suffirait à notre besoin d’assurer la police aérienne. En revanche, je ne vois pas de besoin de disposer de forces de combat air-sol, même s’il est prévu que huit exemplaires sur les 22 Gripen commandés seront capables de mener cette mission de combat. Un bémol sur le Gripen: le choix d’un avion de chasse, c’est toujours aussi celui de la compagnie et du pays qui le fabriquent. Saab et la Suède n’offrent pas autant de garanties à long terme que le consortium européen EADS avec l’Eurofighter. Pour ce motif stratégique, j’aurais une préférence pour l’Eurofighter, mais ce point n’est pas décisif.

A. V.: Je comprends vos craintes, on n’est jamais certain qu’un avionneur existera toujours dans vingt, trente ou quarante ans. L’histoire de l’industrie aéronautique est pavée de fusions, de faillites, de réorganisations d’entreprises. Ni la pérennité d’une compagnie, ni sa fiabilité à long terme ne sont garanties. Comme un constructeur n’assure jamais la totalité de l’avion, l’incertitude s’étend à tous les fournisseurs. Avec EADS, il existe une volonté politique européenne de maintenir cette capacité industrielle, mais même cet atout est relatif. Que sera l’Europe dans trente ans? Et où en sera EADS si l’on songe aux profonds changements déjà vécus par le consortium? Le prédécesseur de l’Euro­fighter, le Tornado, a été produit par un consortium, Panavia, qui n’existe plus.

– Ne voit-on pas trop large avec le projet d’acheter 22 Gripen si la tâche essentielle confiée à cet avion est la police aérienne?

B. H.: La surveillance aérienne est d’une importance primordiale. Ce n’est pas seulement une nécessité constitutionnelle, c’est aussi une volonté politique très largement partagée – même au sein du Parti socialiste. L’achat du Gripen n’est donc pas une question idéologique, ni de doctrine militaire. Le problème est dans le timing et les priorités. Ce n’est pas le moment. On aurait pu lancer le processus d’achat dans cinq à sept ans, j’y aurais souscrit. Aujourd’hui, c’est un luxe redondant, comme l’avait été à l’époque la commande précipitée des F/A-18. L’analyse des risques montre que nous avons besoin d’une police aérienne et d’une capacité d’interception ponctuelle d’avions intrusifs, par exemple terroristes. La guerre qui durerait plusieurs mois et épuiserait notre actuelle capacité de police aérienne n’est pas vraisemblable, ce risque résiduel est négligeable. Or les F/A-18 suffisent pour les missions de police de l’air. Donc l’achat du Gripen n’est pas la priorité du jour, eu égard aux moyens limités disponibles.

– C’est précisément l’analyse qu’avait faite le Conseil fédéral. C’était avant que le parlement ne presse pour l’achat des Gripen en remplacement des Tiger. N’est-il pas raisonnable d’attendre quelques années en vue de remplacer directement les F/A-18 pour créer une flotte unique d’avions de combat performants?

A. V.: Un nouvel avion de combat sera nécessaire dans un proche avenir, ce n’est pas contesté. S’agissant du calendrier, il importe de démonter des idées reçues et erronées. Si le peuple dit oui le 18 mai, les premiers Gripen seront opérationnels pour des missions simples d’interception au mieux en 2020; et encore, c’est une vision optimiste. Des retards de livraison de trois à sept ans sont courants. En 2020, nous serons peut-être dans une situation politique et stratégique en Europe différente d’aujourd’hui, nous n’en savons rien.

B. H.: Peut-être sera-t-elle meilleure…

A. V.: Aucun indice nous porte à croire que tous les soucis vont s’évanouir. Le nombre de crises et de conflits à travers le monde reste constant. Au vu de leur sollicitation, les F/A-18 ont une vie utile jusqu’à l’horizon 2022-2025. Le calendrier est bon du point de vue de la transition.

– L’Autriche, pays neutre de taille comparable à la Suisse, a une flotte aérienne bien plus modeste. Même l’Allemagne assume la mission de police aérienne sur son grand territoire avec seulement huit avions.

B. H.: Je me méfie de ces compa­raisons. Il faut partir de nos propres besoins. L’Autriche a moins d’avions mais elle collabore étroitement avec l’Allemagne. L’Allemagne fait partie de l’OTAN. La Suisse fait face à un défi spécifique: elle se traverse en neuf minutes. Le territoire est trop exigu pour que la Suisse puisse assurer de manière autonome sa sécurité aérienne. L’anticipation de la menace doit porter au-delà de nos frontières et dépend d’échanges étroits avec vos voisins. On a des contrats dans ce sens, mais il faut intensifier ces partenariats. Même Ueli Maurer vient de concéder qu’il est désormais prêt à une participation de la Suisse à un échange d’informations avec l’OTAN.

A. V.: Il est difficile de comparer la Suisse à d’autres pays. En revanche, on peut apprendre du cas autrichien. Ce pays a été confronté à une guerre, celle des Balkans, littéralement à ses frontières. Les avions de l’armée yougoslave frôlaient son territoire. La capacité autrichienne d’intercepter en vol un avion intrusif était très faible. Pour rassurer l’opinion, il fut décidé d’acquérir une flotte d’avions de combat modernes. L’évaluation a conduit les militaires à privilégier le Gripen pour la simplicité de son emploi et un bon rapport coût-efficacité. Après un changement de gouvernement, cette décision a été cassée au profit de l’Eurofighter, dont 16 exemplaires ont été livrés avec pas mal de retard, six ans après que la guerre était achevée. Cet avion est aujourd’hui critiqué par les forces aériennes autrichiennes. Soumis à de nombreuses contraintes, son engagement doit être planifié très à l’avance. Pour le quotidien, l’Autriche s’en remet à l’Allemagne. A la lumière du cas autrichien, le choix fait par la Suisse me semble plutôt raisonnable.

B. H.: Ce qui est décisif à mes yeux, c’est que les F/A-18 suisses seront opérationnels plus longtemps qu’on ne le prétend; je parie jusqu’en 2030. Ils garantissent à satisfaction notre police du ciel et leur remplacement au plus tôt à partir de 2025 est un objectif raisonnable.

A. V.: Dès 2017, il y aura un problème de pièces détachées pour le F/A-18.

B. H.: On vient tout de même de rénover la flotte des F/A-18 pour 400 millions de francs!

A. V.: D’accord, mais toute une série de pièces détachées ne seront plus fabriquées. Les coûts de maintenance du F/A-18 vont augmenter. Le Gripen sera moins coûteux à l’utilisation. Et disposer des deux modèles, dans une phase initiale, présentera quelques avantages. Souvenez-vous quand tous nos F/A-18 étaient cloués au sol car les capacités de maintenance aux Etats-Unis étaient débordées en raison de la concurrence des F/A-18 américains usés par leur engagement en Irak.

– Avec les Gripen, ne met-on pas un toit solide sur un édifice fissuré ou même croulant? Des informations inquiétantes circulent à propos des capacités de l’armée suisse en termes de logistique, de guidage au sol, de système de conduite électronique, d’informatique…

B. H.: Il y a deux ou trois ans, le conseiller fédéral Ueli Maurer avait lui-même avoué qu’il avait d’autres priorités. Il voulait d’abord renforcer l’armée de terre avant d’ajouter un nouveau toit. De plus, j’ai le sentiment que nous aurons à assumer une réforme qui sera bien plus importante que celle de ces dernières années. Le Conseil fédéral l’admet, la modernisation devra prendre en compte la révolution informatique et l’apparition des systèmes totalement informatisés, sans intervention humaine, et pas seulement les drones. Cela dit, comme nous sommes dans un processus d’adaptation continu, je ne fais pas de la publication d’un nouveau rapport de sécurité un argument pour repousser l’achat de l’avion, car nous sommes dans un processus d’adaptation en continu. Nous avons tout simplement assez de capacités aériennes actuellement.

A. V.: Avec des budgets limités, il est difficile de ravaler en même temps toutes les façades. On a peut-être besoin de mettre l’édifice au sec. On peut ensuite se donner le temps de rénover les pièces une à une. C’est une situation que l’on a déjà connue. On a acheté en 1984 un char de combat ultramoderne mais avec des moyens d’appui, notamment de transport de troupes, qui avaient trente à quarante ans de retard. On rencontrera toujours ce genre de situation. Cela dit, toutes les armées sont dans un processus d’adaptation permanente; il n’y a plus que la Chine et la Suisse où l’on annonce les réformes qui vont intervenir au 1er janvier. On ne peut pas interrompre un projet pour tenter de synchroniser toutes les armes.

B. H.: Je rappelle que le parlement vient d’augmenter le budget militaire et que c’était sans doute l’objectif de l’intervention d’Ueli Maurer lorsqu’il se plaignait de ne pas disposer d’assez de moyens.

A. V.: Au sujet du timing, j’ajouterai que dans cinq ou sept ans nous aurons le même choix, les mêmes appareils offerts à l’achat.

– Ne sommes-nous pas face à un programme plus économique que militaire?

B. H.: Effectivement, le Conseil fédéral avait décidé de repousser cet achat car il avait d’autres priorités. S’agissant des retombées économiques, rappelons que dix ans après l’achat des F/A- 18, le contrôle parlementaire de l’administration avait mené une étude démontrant que les affaires compensatoires avaient ralenti la compétitivité et la modernisation des entreprises qui avaient bénéficié de ces mandats. Ce type d’affaires, c’est un bonbon, mais le dentiste apprécie peu.

A. V.: Il y a eu des accords de compensation très créatifs et très pro­fitables, comme pour le char Léopard dans les années 1980. Pour les contre-affaires avec le F/A-18, il y avait quelques raisons aux frustrations, notamment le contexte politique difficile. Avec le Gripen, il y a sans doute une meilleure adéquation entre les entreprises suisses et Saab.

– Madame Haering, quand vous évoquez d’autres priorités que le Gripen, à quoi pensez-vous? A de nouveaux besoins découlant de la crise en Ukraine?

B. H.: J’ai le sentiment que pour la Suisse les menaces restent assez stables depuis une dizaine d’années. C’est notamment le terrorisme, mais ce risque est ponctuel et très éloigné d’un conflit de plusieurs semaines ou mois. Et je ne crois pas que cela changera fortement à l’avenir. La crise en Ukraine ne devrait pas avoir une conséquence immédiate sur la sécurité de la Suisse. C’est un affrontement classique entre Est et Ouest. Je suis très heureuse de voir que nous avons conservé l’OSCE comme lieu de dialogue, même si cette institution n’a pas de véritable pouvoir. Quand je parle de priorités, il s’agit de réduire les capacités de l’armée et en même temps d’augmenter en conséquence nos missions de paix dans le cadre de la communauté internationale. Dès lors, l’achat d’un avion ou d’hélicoptères de transport de troupes est plus important que l’acquisition d’un avion de combat. Autre priorité, le développement des systèmes de défense automatiques, comme les drones.

A. V.: Ce qui se passe en Ukraine, les manœuvres d’intimidation, l’infiltration des forces spéciales, ce sont toujours des militaires. L’emploi de la force se déroule toujours dans la même configuration: on cherche les faiblesses de l’adversaire pour les exploiter: l’absence de couverture aérienne, les faiblesses de la cybersécurité, une opinion divisée, etc. En matière militaire, il existe un programme très important de modernisation des forces armées russes prévu pour arriver à son terme en 2017. En 2020, la Russie devrait disposer d’un corps expéditionnaire capable de se projeter bien au-delà de ses frontières. On relève aujourd’hui plus de 300 provocations ou intrusions aériennes russes à l’Ouest et autant au-dessus de l’espace aérien japonais. Je vois donc plutôt une grande période d’instabilité, et même de crise, alors que les Etats-Unis se retirent d’Europe.

B. H.: Si on vous suit dans cette appréciation, la conséquence devrait être une plus grande participation de la Suisse à un programme de sécurité européen et non un repli sur la souveraineté nationale. Nous aurons de l’influence là où nous participons activement, où nous sommes membres, dans l’ONU, l’OSCE, le partenariat pour la paix de l’OTAN. Je reste aussi partisane de l’adhésion à l’Union européenne dans la perspective d’une architecture de sécurité par la coopération. Y participer rendrait notre pays durablement plus sûr.

A. V.: Partenariat pour la paix, oui. Et j’ajouterai les centres genevois de politique de sécurité, de déminage humanitaire ou de contrôle démocratique des forces armées. Il y a là de réelles compétences pour une politique de sécurité. Cela dit, on voit clairement aux Etats-Unis la fin de toutes les actions de stabilisation ou de contre-insurrection. Toutes ces doctrines d’engagement de conflit de basse intensité sont trop coûteuses, durent trop longtemps et sont pénalisantes politiquement. Les Etats-Unis investissent dans des moyens de haute technologie, vers des forces capables d’être engagées à longue distance. La course aux armements est bien de retour. Il faut donc veiller à ne pas supprimer les outils classiques de défense militaire. Car les nouvelles menaces et les nouveaux types de conflit ne suppriment pas totalement les anciennes menaces.

– A-t-on, en Suisse, vraiment pris conscience des nouvelles menaces, terrorisme, cyberattaques, etc.? On a le sentiment que la traduction dans les structures de sécurité est lacunaire ou défaillante.

B. H.: La discussion n’a pas vraiment évolué ces dix dernières années. Cela fait longtemps que l’on a relevé que la distinction entre menaces internes et externes est dépassée par la réalité. La frontière n’est plus le critère pertinent distinguant les types de menace. En plus, on ne peut plus distinguer entre menaces militaires et civiles. Pour moi, cette discussion a déjà eu lieu, mais la traduction dans les faits reste floue. L’armée avait plus d’ouverture à la fin des années 90, quand paraît le rapport Brunner. On est revenu en arrière.

A. V.: En 2007, le «Livre blanc sur la défense» en France a bien remis les choses à leur place: le terrorisme n’est pas une menace stratégique. Il ne menace pas l’existence de l’Etat. L’armée n’est donc pas l’instrument principal pour régler ce type de problème, mais elle peut gérer les symptômes et les conséquences découlant de l’insécurité ou de catastrophes.

– La modernisation de l’armée n’est-elle pas prisonnière d’un conflit idéologique: l’armée comme symbole de la souveraineté absolue, exprimant un superbe isolement?

A. V.: Vous parlez d’idéologie, je parlerais de politique. Comme expert, je pourrais avoir d’autres choix que ceux en discussion. Mais si vous acceptez le primat du politique, vous êtes condamné à des compromis. Ce n’est pas la première fois que l’on a ce débat entre «anciens» et «modernes». Mais, cette fois, nous n’avons plus les moyens de ne pas choisir comme dans les années 1960, où l’on s’était payé deux armées, une territoriale et une mécanisée.

B. H.: Pour moi, ce n’est pas une question idéologique. La surveillance aérienne est indispensable pour un Etat qui veut assurer sa souveraineté par ses propres moyens. Même la gauche accepte ce principe dans sa majorité. Ce n’est pas non plus une question de doctrine militaire, car j’admets que l’armée a besoin de couverture aérienne. Ce que je conteste, c’est le choix des priorités et le calendrier. Ce n’est pas la première fois que le DDPS caricature les opposants à ses projets en les qualifiant d’adversaires de l’armée et de la défense nationale. C’est une stratégie de campagne regrettable.

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