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N’oublions pas les petits martyrs de Gorla du 20 octobre 1944

Denis Dubois-Ferrière rappelle le sort tragique et émouvant de 184 enfants milanais tués dans un bombardement américain en 1944, les bombes ayant été lâchées par erreur au-dessus de leur école

N’oublions pas les petits martyrs de Gorla du 20 octobre 1944

Le 20 octobre 1944, le 451e groupe de bombardement de l’US Army Air Force, l’USAAF, décolle à 7 heures 58 d’un terrain d’aviation situé près de Foggia, au sud, alors libéré, de l’Italie. Trente-six quadrimoteurs B-24 Liberator s’engagent sur une trajectoire tendue le long de l’Adriatique, puis suivent le Pô et virent vers le nord pour remonter le long du Tessin. Le voyage est tranquille. La «République sociale» de Mussolini n’a plus de chasse et les batteries de DCA qui protégeaient les villes italiennes ont été réquisitionnées par les Allemands pour défendre leur propre pays. Les bombardiers arrivent au-dessus de Sesto Calende, une bourgade située tout au nord de l’Italie, où le lac Majeur s’écoule dans le Tessin, ce qui en fait un repère bien reconnaissable pour l’observateur de tête. Il est 11h14. Virage à droite à 170 degrés et prise du cap de bombardement vers les usines Breda, dans les quartiers nord de Milan, situées à environ 32 miles de l’objectif. Ouverture des volets des soutes à bombes et maintien de la direction, à une altitude d’environ 6800 mètres.

Gorla est un quartier populaire de Milan, au nord de la Stazione Centrale, à proximité des grands complexes industriels de la Pirelli de la Bicocca, des établissements Breda – locomotives, armement, sidérurgie – et des aciéries Falck de Sesto San Giovanni. Les sirènes d’avertissement résonnent tardivement, vers onze heures et quart: les enfants de l’école primaire Francesco Crispi se préparent à descendre en bon ordre aux abris. Des mamans accourent vers l’école pour y reprendre, dans la classe maternelle, les plus petits et les mettre en lieu sûr à la maison.

En haut, ayant atteint l’IP, le point initial de l’attaque, à 20 miles du but, plus ou moins au-dessus de l’intersection des autostrades de Varèse et du lac Majeur, le groupe de bombardement s’est scindé en 3 vagues de 12 avions chacune. Le pointeur de la première vague a des difficultés de visée avec son appareil Norden, et sa formation largue toutes ses bombes en plein champ. Les 12 bombardiers suivants atteignent correctement l’objectif désigné et y livrent leurs chargements. Mais la troisième vague commet une erreur de cap. A trois miles des usines Breda, sa trajectoire dévie de 22 degrés et passe à 2 km au sud de celles-ci, au-dessus du parc de la Villa Finzi. Trop tard pour se réaligner et recommencer l’approche de la cible. Dans ces cas-là, la consigne est de garder les bombes en soute et, pour sécuriser l’atterrissage au retour à la base, de les larguer en pleine campagne ou dans la mer. Et pourtant, le commandant de la formation en décide autrement: ordre est donné de lâcher immédiatement le chargement d’explosifs au-dessus des zones habitées pour s’alléger au plus vite. D’une altitude de 6600 m, ce sont plus de 342 bombes qui tombent sur le quartier de Gorla. Recomposés un peu plus loin en formation compacte, les trois escadrons de quadrimoteurs regagnent sans problème leur aérodrome de Castelluccio, près de Foggia, au milieu de l’après-midi. Le colonel d’aviation, commandant du 451e groupe de bombardement, rentre début 1945 aux Etats-Unis, bardé de décorations. Il y fera une lucrative carrière dans l’industrie.

A terre, les sirènes d’alerte maximum hurlent à 11 heures 24. Trop tard. A 11 heures 29, un chapelet de bombes de 250 kg chacune transperce la verrière de la cage d’escalier de l’école primaire et explose, tuant 184 bambins de 6 à 12 ans, ainsi que toutes les institutrices. Au dehors, des mamans et leurs tout-petits sont mortellement atteints par les éclats.

Chaque année depuis 70 ans, une commémoration a lieu sur l’emplacement où se trouvait l’école, la piazza dei Piccoli Martiri di Gorla. Les autorités civiles et religieuses de Milan déposent des gerbes de fleurs sur le monument commémoratif. Les proches se recueillent dans la crypte où reposent les enfants. Aucun représentant officiel des Etats-Unis n’a jamais assisté à la cérémonie, ni même le vice-consul américain de Milan.

Architecte

A terre, les sirènes d’alerte hurlent. Trop tard. Un chapelet de bombes perce la verrière de l’école primaire

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