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Population et environnement: une question qui dérange

L’initiative Ecopop pose quelques bonnes questions. Mais elle n’apporte aucune solution satisfaisante aux maux auxquels elle veut remédier. A cet égard, elle est indéfendable, estime le géographe Etienne Piguet

Population et environnement: la question qui dérange

L’initiative Ecopop est indéfendable. Elle impose un carcan rigide à la politique migratoire et tente absurdement de préserver la Suisse en la mettant sous cloche. Mais Ecopop pose de bonnes questions et, plutôt que vilipender ses membres, mieux vaut chercher de meilleures réponses que les leurs.

Bonnes questions d’abord car elles accompagnent nos sociétés au moins depuis la révolution industrielle. Ainsi Thomas Malthus – économiste et démographe, mais aussi géographe par sa méthode de terrain et son goût pour les comparaisons entre régions – énonce en 1798 la «question de la population»: combien une certaine surface de terre peut-elle nourrir d’hommes? Sa réponse, pessimiste, est qu’un seuil existe et qu’il convient de limiter les naissances (la migration ne joue à l’époque qu’un rôle marginal). Ce faisant, Malthus pose les bases d’une question connexe pour laquelle nous n’avons pas encore de réponse: quelle ­population l’œcoumène peut-il supporter sans dégradations irrémédiables? Le réchauffement climatique est aujourd’hui une vérité qui dérange tout comme l’était, à l’époque, la misère des campagnes.

Au cours des années récentes, cette nouvelle «question de la population» a attiré une attention scientifique croissante, tout particulièrement aux Etats-Unis. Que dit cette littérature? Elle se penche principalement sur deux questions, celle de l’impact environnemental direct de l’immigration et celle du lien entre croissance de la population et environnement. Passons-les en revue avant de revenir aux solutions.

L’impact environnemental de l’immigration a suscité de nombreuses inquiétudes en raison d’une attitude supposée différente des immigrants. N’étant pas «chez eux» et ayant des projets de retour, ils seraient moins respectueux de l’environnement. Les résultats d’études sur de larges échantillons de populations balaient cependant cette idée. Une deuxième hypothèse postule un mécanisme inverse: c’est en accédant au niveau de vie du pays d’accueil que les migrants auraient un impact négatif. Ainsi en «devenant Américain (ou Suisse)», un immigrant se mettrait à polluer beaucoup plus. Ce phénomène est difficilement contestable, car les grands pays d’immigration ont un bilan écologique par habitant plus négatif que bien des pays d’émigration, mais il doit être nuancé. Le profil des migrants est ici déterminant: un réfugié logé dans un centre d’asile a un impact écologique négligeable en comparaison d’un rentier attiré dans une villa de 12 pièces par des privilèges fiscaux. Quoi qu’il en soit, invoquer ce mécanisme pour plafonner globalement l’immigration est éthiquement inadmissible. Cela revient à dire «restez chez vous et laissez-nous polluer en paix» ou plus généralement à souhaiter que les pauvres restent pauvres afin de laisser polluer les riches.

La deuxième question soulevée à juste titre, car trop souvent taboue, est celle du rôle de la population d’ensemble dans les dégradations environnementales. Pour Ecopop, la croissance démographique pousse à la destruction de la planète. Pour d’autres, ce qui compte n’est pas l’effectif des hommes mais leurs modes de vie et de consommation. On peut résumer le débat par une équation fameuse: l’impact écologique de l’humanité (I) dépend du nombre d’humains (P), de leur consommation (A) et de la technologie permettant de créer plus ou moins efficacement des biens en utilisant l’énergie disponible (T). L’équation IPAT a fait l’objet de nombreux travaux visant à pondérer ses composantes et le dernier rapport du GIEC/IPCC (2014) en livre une synthèse. Le principe est simple et peu contestable: à chaque habitant supplémentaire de la planète correspond une consommation accrue de ressources – évidemment variable selon le pays considéré, le niveau de vie et le profil social – qui peut soit (1) accroître les nuisances totales à l’environnement, soit (2) être compensée par une baisse de consommation d’autres habitants, soit (3) être compensée par des technologies nouvelles diminuant les nuisances à consommation égale. Qu’en est-il? Le GIEC fait la part des choses pour les émissions de CO2: entre 2001 et 2010, les technologies plus efficaces d’utilisation des ressources ont bel et bien permis de réduire les émissions mondiales de CO2 d’environ 3 gigatonnes. Hélas, la croissance de près d’un milliard de la population a entièrement annulé ce gain, tandis que la croissance économique accroissait les émissions totales de 6,8 gigatonnes. Un rythme qui augure des augmentations de températures écologiquement insoutenables.

Qu’en est-il en Suisse? L’évolution est plus favorable, mais on est loin du but: au cours des récentes années, les progrès techniques ont certes permis de faire diminuer les émissions de CO2 par habitant tout en permettant une croissance constante du PIB et de la consommation par tête, mais l’augmentation de la population a presque compensé ces gains et les émissions totales n’ont que peu diminué.

Pour dire les choses autrement, sans diminution de population ou progrès technologiques majeurs, le monde ne peut plus se permettre aucune croissance économique s’il veut stabiliser et a fortiori diminuer ses émissions de CO2. Reste, pour les optimistes, à trouver la juste combinaison de ces trois futurs.

C’est un des rares mérites de l’initiative Ecopop. Elle nous place brutalement devant nos responsabilités. A moins de mettre la tête dans le sable du climatoscepticisme, à moins de faire le pari risqué que les technologies suffiront seules à réduire les émissions de CO2, à moins de suivre les malthusiens dans leur fantasme de planning familial mondial, il faut se rendre à l’évidence: seul un changement majeur de notre style de vie et de consommation peut éviter de rendre la planète largement inhabitable. La vraie réponse à Ecopop est là. Un non le 30 novembre ne suffira pas.

Un réfugié a un impact écologique négligeable en comparaisond’un rentier attiré par des privilèges fiscaux

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