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Prisonnière du populisme, l’histoire suisse attend sa libération

La récente polémique sur les 500 ans de la bataille de Marignan illustre à quel point notre passé est devenu captif de l’UDC. Des personnalités romandes, issues des trois grands partis politiques de notre pays, donnent de la voix pour conjurer cet abandon d’histoire

L’histoire suisse attend sa libération

La polémique sur les 500 ans de la bataille de Marignan illustre à quel point notre passé est devenu captif de l’UDC. De grandes voix romandes réagissent

«L’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la compréhension du présent; elle compromet dans le présent, l’action même», écrivait l’historien et résistant Marc Bloch peu de temps avant de tomber sous les balles allemandes. L’avertissement du fondateur de l’école des Annales vient à propos en 2015, où l’on commémore en Suisse les batailles de Morgarten (1315), Marignan (1515), sans oublier le congrès de Vienne (1815). Christoph Blocher n’a pas manqué d’exalter la mémoire des grandes batailles comme jalons de l’indépendance farouche de la Suisse face aux étrangers, déclenchant une polémique qui a surtout pris en Suisse alémanique.

Contre cette vision simpliste, héritée du XIXe siècle, l’historien bâlois Thomas Maissen a publié un ouvrage qui démonte un à un les mythes de l’histoire suisse. Dans Le Temps du 25 mars, il accusait par ailleurs les grands partis politiques suisses d’avoir complètement abandonné l’histoire aux mains des nationalistes.

Mais que faire quand les mythes sont déconstruits, s’interrogeait l’historien Oliver Zimmer dans la NZZ du 8 avril. Entre ignorance, négligence et récupération politique, l’histoire suisse semble mal en point. Serait-elle devenue galeuse?

Ce malaise s’observe très nettement dans l’instruction publique. La plupart des écoliers romands n’ont plus de cours spécifiques d’histoire suisse (lire LT du 22 janvier). Le cadre national irrite les didacticiens, et rime à leurs yeux avec l’odieuse «histoire-bataille», l’apprentissage par cœur des dates et l’endoctrinement patriotique. Un argument qui ne fait de loin pas l’unanimité, puisqu’une pétition a été déposée à Genève pour rétablir des notions d’histoire suisse et régionale. Et le besoin de reconnexion avec notre passé se fait toujours plus criant à mesure que la globalisation progresse et que la mémoire des générations s’efface.

En France aussi

La Suisse n’est pas la seule à vivre cette désaffection de l’histoire. La France, nation constituée depuis des siècles, où la discipline historique est reine par tradition, connaît le même abandon. Dans Retrouver l’histoire, un petit essai percutant paru aux Editions du Cerf, Louis Manaranche estime qu’on assiste à une privatisation de la mémoire, au culte de l’émancipation individuelle et des intérêts particuliers qui ont pour conséquence l’abandon de l’histoire. Tout comme en Suisse, l’école délaisse l’histoire nationale, perçue comme un récit «fléché, enfermé dans la célébration d’un génie national exclusif […] qui a tôt fait de dégénérer en nationalisme mortifère», pour privilégier une «histoire plurielle et déconstruite, porteuse d’un universalisme humaniste». Pour Manaranche, il devrait y avoir une voie médiane entre ces deux visions caricaturales, entre l’esprit sans frontières et l’esprit de clocher. Il faut cesser de diaboliser le cadre national, mais tenter de le voir comme ciment de la communauté citoyenne et vecteur de la continuité. Et c’est de cette maçonnerie que renaît le projet politique.

Dans un autre essai paru chez Odile Jacob, Jean-Pierre Rioux s’inquiète lui aussi d’une «dictature du court terme qui n’a que faire d’une mémoire commune dont le rappel trop insistant mettrait à nu notre déni du temps hérité et notre consentement à vivre dans une temporalité en suspens». Sans histoire, sans mémoire, pas de projet, pas de destinée, fût-elle modeste, inclusive, humaniste. Et si en Suisse nous nous inspirions de ces élans, en manifestant un intérêt lucide pour notre passé?

Car l’histoire suisse a d’excellents avocats, y compris en Suisse romande! La preuve par ces trois contributions ci-dessous, signées de personnalités renommées. Yvette Jaggi, Raymond Loretan et Pierre Maudet s’inquiètent de cet abandon d’histoire et de sa récupération populiste. Chacun selon sa sensibilité politique en appelle au retour de l’histoire à sa place légitime, qui est au cœur de la démocratie.

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