L’Avis de l’expert

L’esprit de Genève, selon Daniel de Roulet: Albert Cohen, Borges et Grisélidis Réal

Pour Robert de Traz, l’esprit de Genève était un cocktail de Calvin, Rousseau et Dunant. Daniel de Roulet, qui a reçu le Prix culture et société de la Ville de Genève, donne, 85 ans plus tard, sa propre recette: on y croise toutes sortes de barbus, de toutes les obédiences, et Albert Cohen, Borges, Zweig, Grisélidis Réal

Avis de l’expert

Le nouvel esprit de Genève

Pour Robert de Traz, l’esprit de Genève était un cocktail de Calvin, Rousseau et Dunant. Daniel de Roulet, qui a reçu le Prix culture et société de la Ville de Genève, donne, 85 ans plus tard, sa propre recette: on y croise Albert Cohen, Borges et Grisélidis Réal, et toutes sortes de barbus

Il y a quatre-vingt-cinq ans, exactement, qu’à Genève on posait la première pierre de la Société des Nations. A cette occasion, Robert de Traz publiait un pamphlet dont le titre est resté célèbre: L’esprit de Genève. De Traz, qui était Genevois par alliance avec une fille de banquier, prétendait dans son livre que cet esprit, unique au monde, résultait des talents conjugués de trois personnalités. Premièrement Jean Calvin, qui avait transformé Genève en une ville refuge. Deuxièmement Jean-Jacques Rousseau, qui avait trouvé à Genève le sens de la justice. Troisièmement Henri Dunant, qui avait fait de la Croix-Rouge le pilier d’une nouvelle charité chrétienne.

Voilà pourquoi, disait de Traz, la Société des Nations va pouvoir développer à Genève un esprit du lieu qui permette aux gouvernants de s’entendre et de ne jamais plus se faire la guerre.

De Traz, notre militariste de la rue des Granges, qui disait aimer la paix autant qu’il détestait les pacifistes, avait raison de rattacher l’esprit de Genève à une vision internationale de l’ordre du monde, mais il se trompait quand il a pris Calvin, Rousseau et Dunant pour figures tutélaires, oubliant que tous les trois ont été, pendant une partie de leur vie, victimes de l’ostracisme des Genevois. Car l’esprit de Genève n’est de loin pas l’esprit des Genevois.

L’esprit invoqué par de Traz n’a pas suffi pour détourner la rage hitlérienne qui a déclenché la Deuxième Guerre mondiale. Avec l’ONU et d’autres institutions s’installant à Genève à la fin des années 1940, la ville a retrouvé un peu de cet esprit, mais en plus discret, moins triomphaliste. Paradoxalement, c’est la Guerre froide qui a «réchauffé» cet esprit, permettant des rencontres au sommet entre les deux superpuissances de l’époque. Reagan a raconté cet épisode quand il se retrouve seul avec une traductrice et Gorbatchev face aux reflets violacés du Léman pour une promenade du soir. Le président des Etats-Unis demande alors au président du Soviet suprême: «Et quand vous voyez cette beauté, comment pouvez-vous ne pas croire en Dieu?» Sur quoi Gorbatchev aurait accepté la liberté de culte en URSS.

Même si la Société des Nations a été un échec, l’esprit de Genève continue d’être invoqué chaque fois qu’il s’agit d’offrir de bons offices pour une cause où les belligérants sont trop acharnés pour trouver seuls un terrain d’entente.

Je voudrais dire ici pourquoi cette grande idée a besoin aujourd’hui d’être revisitée. Que pourrait être un esprit de Genève adapté à notre temps?

Depuis que s’est étendu sur le monde le sinistre voile de la mondialisation ultralibérale, l’esprit de Genève a de la peine à continuer de souffler. Il ne suffit plus d’offrir un cadre aux gouvernants, il ne suffit plus de transformer l’OMC en une fabrique de vaseline du capitalisme, il faut tenir compte de la nouvelle donne: les organisations non gouvernementales, les assemblées mondiales des peuples, les mobilisations citoyennes à l’échelle d’un continent. La politique est redescendue là où elle doit se faire, entre les citoyens et non entre les nationalismes. Ceux qui n’ont pas compris cela confondent l’esprit de Genève avec l’esprit de Davos, qui, comme on le sait désormais, a besoin de dix mille policiers pour survivre.

La mondialisation, cette chimère ultralibérale a une autre face, plus prometteuse, qui s’épanouit un peu partout sur la planète, appelons-la mondialité. C’est sur elle que souffle le nouvel esprit de Genève. En quatre-vingt-cinq ans il s’est transformé, ce n’est plus le projet de quelques diplomates qui découpent des frontières, c’est une attitude nouvelle, celle des gouvernés qui s’affranchissent de leurs gouvernants puisqu’ils voient plus loin qu’eux.

Parce que Germaine de Staël, qu’il n’aimait pas, y tenait salon avec ses ennemis, Napoléon appelait Genève «une ville anglaise». Stendhal au contraire qui n’aimait pas la pruderie protestante écrivait: «Le fond d’un cœur genevois est allemand.» Aujour­d’hui encore, les uns voudraient que nos enfants apprennent d’abord l’anglais, les autres d’abord l’allemand. Faux débat, l’esprit de Genève n’est ni anglais ni allemand, il accompagne la mondialité qui naît.

Reste à savoir d’où nous vient cet esprit. Est-ce du paysage comme le laisserait supposer le président Reagan? Est-ce l’esprit d’Horace de Saussure quand, pour la première fois au sommet du Mont-Blanc, il note la couleur du ciel grâce à des échantillons de bleus tandis que son assistant, même jour, même heure, mêmes échantillons, évalue le bleu du ciel au-dessus de la plaine de Plainpalais?

Ou bien est-ce l’esprit d’Amiel, celui qui se cache sous une table à Berlin parce que la Révolution l’effraie, tandis que Töpffer, debout sur une table, se dessine sous un autre nom?

Ou bien est-ce l’esprit de la philosophe Jeanne Hersch, faisant campagne à l’université pour que la Suisse se dote de la bombe atomique, tandis que Jean Piaget sur son vélo lui tire la langue.

Ou bien est-ce l’esprit de ce chauffeur dont le patron appelle son chien Rousseau et qui le lui rend bien en appelant son canari Voltaire. Ce serait en somme un esprit de contradiction. Et c’est aussi le jeune Jean Ziegler qui sert de chauffeur à Che Guevara en visite à l’ONU.

L’esprit de Genève, c’est trouver, côte à côte et presque en même temps, une réunion de barbus qui fondent la Première Internationale ouvrière tandis que, à deux cents mètres de là, des messieurs mieux mis et à la barbe taillée fondent la première internationale de secours aux blessés.

Comme on le sait désormais, notre bel esprit peut souffler jusqu’à Lausanne. J’ai même senti son souffle l’autre jour en Bolivie, où grâce au soutien de notre Université, dans l’esprit du général Dufour, un jeune assistant a offert au pays sa première cartographie complète et gratuite.

Esprit de Genève, es-tu là? Ce n’est pas ce qui s’est passé au début de la Première Guerre mondiale, quand la ville a débaptisé la rue des Allemands pour en faire la rue de la Confédération, sous prétexte qu’on n’aimait plus les «Boches». Mais c’est, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le jeune Jean Starobinski s’emportant contre les écrivains français conduits par Aragon qui ne voulaient pas d’écrivains allemands aux Rencontres de Genève. Bel esprit de justice quand, statistique officielle d’aujourd’hui, 52% de ceux qui travaillent ici n’ont pas droit au vote dans le canton.

L’esprit de Genève, c’est Albert Cohen en robe de chambre dictant ses romans à Bella, c’est Borges dans sa tombe à deux mètres de Grisélidis Réal, la reine des prostituées, et Balzac sur les quais au bras de Madame Hanska, tandis que Dostoïevski dans une chambre de l’Hôtel de la Paix écrit Le Joueur pour s’empêcher d’aller jouer. Bel esprit de contradiction.

Et c’est peut-être aussi un esprit de conciliation, comme Stefan Zweig, l’Allemand, rendant visite au Français Romain Rolland en pleine guerre mondiale: courte suspension du jugement moral comme quand un romancier invente des personnages. Il ne les juge pas plus qu’il ne tient à transformer d’un coup de plume l’univers dans lequel ils évoluent.

Voilà pourquoi j’ai décidé de consacrer l’argent du Prix de la Ville de Genève aux écrivains qui documenteront la rencontre «Alternatiba Léman» qui se tiendra mi-septembre. Il est temps que la littérature s’occupe davantage encore de la rumeur du monde.

C’est donc une manière de rendre hommage à la mondialité avec la conscience aiguë qu’on est né ici par hasard, pas meilleur ni pire qu’un autre humain, déterminé par l’Histoire, celle des idées, celle des guerres. Mais né par chance, éloigné des haines belliqueuses. Ce hasard, cette situation dirait Sartre, nous donne le temps et l’énergie de rassembler les idées et les gens qui veulent faire de cette mondialité un projet.

Si cet esprit-là, empreint de rigueur, à peine visionnaire, et sans trop de prétention, relève de l’utopie, alors je veux bien appeler tous les utopistes à le faire souffler aussi souvent que possible sur notre ville.

Merci à Martin Rueff, merci aux membres du jury, merci au Conseil administratif, merci pour le prix.

Medellin, avril 2015

Je voudrais dire ici pourquoi cette grande idée a besoin aujourd’hui d’être revisitée. Que pourrait être un esprit de Genève adapté à notre temps?

Comme on le sait désormais, notre bel esprit peut souffler jusqu’à Lausanne. J’ai même senti son souffle l’autre jour en Bolivie

Daniel de Roulet a publié en 2014 «Le Démantèlement du cœur», chez Buchet Chastel. Il a un site internet: www.daniel-deroulet.ch

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