nouvelles frontières

L’adieu au pacifisme nippon

Le Sénat japonais votait vendredi soir la fin du renoncement à la guerre. Une page d’histoire se tourne

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L’adieu au pacifisme nippon

Le parlement japonais a vécu en cette fin de semaine des scènes de pugilat qui font habituellement le délice des organes de propagande chinois. Voilà ce à quoi aboutit immanquablement la démocratie, peut claironner Pékin: le chaos. Conclusion: cette forme de gouvernement importée d’Occident n’est pas adaptée aux peuples asiatiques. Ces dérives sont fréquentes au parlement taïwanais, pays où le débat politique est passionné. Beaucoup moins à Tokyo. Et pour le coup, plutôt que railler des parlementaires nippons de nature docile pour avoir cédé à la violence, le pouvoir chinois suggère à Shinzo Abe d’écouter l’expression du peuple…

Il est vrai que la décision du parlement nippon va faire date. Tokyo est en train de tourner la page de son pacifisme constitutionnel. Sous l’impulsion de son premier ministre conservateur, l’Archipel renonce à renoncer à la guerre comme arme de politique étrangère. C’est pour empêcher ce changement qu’une poignée de députés de l’opposition a tenté jeudi d’obstruer le vote d’une commission validant cet amendement. Des milliers de Japonais manifestent depuis des jours devant le parlement pour dénoncer cette trahison à l’esprit d’une nation qui s’est reconstruite sur les ruines d’Hiroshima dans l’espoir du «plus jamais ça».

Dictée par la force d’occupation américaine en 1947, la Constitution japonaise stipulait que le pays qui avait ravagé l’Asie à partir des années 1930 tirait un trait sur la guerre et l’envoi de troupes à l’étranger. Seules étaient autorisées des «forces d’autodéfense», une armée passée aujourd’hui à 240 000 hommes et parmi les mieux équipées du monde. Or, 70 ans plus tard, dit Shinzo Abe, ce monde a changé. La Corée du Nord possède l’arme atomique et la Chine se montre de plus en plus agressive. Le Japon doit par ailleurs assumer sa part dans la sécurité régionale jusqu’ici assurée par les Etats-Unis. Washington applaudit. En cas de conflit, son allié japonais pourra désormais lui venir en soutien, y compris hors de ses frontières.

C’est un tournant. Le Japon était le seul grand Etat de la planète à s’interdire la guerre. Ce pacifisme pouvait passer pour une forme d’avant-garde d’un monde abandonnant peu à peu le recours à la force militaire. Cette utopie est morte. Pékin y voit la résurgence d’un militarisme nippon, le fascisme ferait son grand retour. Le raccourci est grossier, mais il témoigne des tensions toujours plus vives entre deux nations qui ne se sont jamais vraiment réconciliées.

Pour une majorité de Japonais, qui a offert une confortable assise parlementaire à Shinzo Abe en toute connaissance de cause, il s’agit d’affirmer son droit à redevenir un pays normal. C’est-à-dire un pays qui envoie ses troupes délivrer ses ressortissants faits prisonniers à l’étranger. Un pays qui participe à des coalitions militaires, bref, un pays qui peut faire la guerre comme tout le monde. Pékin peut protester, son attitude belliqueuse est bien la source principale de ce revirement.

Qui pourrait reprocher au Japon de rentrer dans le rang, dans l’ordre global de la raison militaire? Seule une trentaine de micro-Etats, nombre d’entre eux comptant sur le parapluie américain, ont renoncé à nourrir une armée. Il n’empêche, cet adieu au pacifisme s’inscrit dans l’air du temps, un temps d’incertitudes où la course aux armements reprend de plus belle et laisse présager à nouveau le pire.

Le Japon étaitle seul grand Etat de la planèteà s’interdirela guerre. Cette utopie est morte

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