il était une fois

Novembre 1515, la «Paix de Genève» entre les Suisses

Après la défaite de Marignan, les Suisses continuent de s’engager dans les Guerres d’Italie. Mais ils conviennent, lors d’une négociation à Genève avec la France, qu’ils ne se combattront pas les uns les autres.

Il était une fois

Novembre 1515, la «Paix de Genève» entre les Suisses

Au XVIe siècle, les Suisses ne se battent pas pour des buts politiques, rarement pour des buts territoriaux mais pour de l’argent, du butin et des privilèges. Ils pensent à court terme. Ils ne sont pas les seuls. En ce siècle-là, les alliances se font et se défont sur des calculs coût-bénéfice qui dépendent des apparences très changeantes de la puissance. Les retournements sont monnaie courante et la perfidie n’est perfide que pour ses proies.

La participation des Suisses à la bataille de Marignan s’insère dans un système continental à trois acteurs dominants, l’Empire romain germanique, le pape et la France. La France veut l’Italie, l’empereur également. Quant au pape, en quête d’une armée puissante pour conduire la prochaine croisade, il change d’allié selon les rapports de force. Les XIII cantons suisses sont au milieu. Ils n’ont pas de politique fixée. Malgré l’interdiction de la Diète de prendre du service à l’étranger, leurs hommes se laissent acheter. La France de Charles VIII les met de son côté pour la conquête de Naples (1495). Celle de Louis XII les a avec elle pour la conquête de Milan (1499), mais elle les perd en 1511 quand ceux-ci, ayant rejoint la Ligue catholique anti-française sous l’égide du pape, occupent Milan pour le compte des Sforza.

La France de François Ier les a donc contre elle. Le jeune roi a pour premier souci d’en refaire ses alliés afin de récupérer Milan. Dans sa magistrale biographie de François Ier *, l’historien Didier Le Fur retrace de façon vivante les folles journées suisses d’août et septembre 1515 pendant lesquelles les représentants des cantons, réunis à Vercelli, étudient les offres bien rémunérées du roi pour qu’ils abandonnent le Milanais. Ils sont divisés. Berne et Fribourg les acceptent. Uri, Schwyz s’y opposent, avec la majorité des autres. En ce 19 août, ils espèrent encore la victoire. Ils savent que la Diète va voter la levée de plusieurs milliers d’hommes et croient aux promesses du pape d’apporter à Novare l’or nécessaire à payer les mercenaires, sans solde depuis des semaines. Mais l’or n’arrive pas et c’est Sforza qui débourse quelque somme afin de calmer la colère et les menaces de départ. Le 27 août, la rupture est consommée: Berne, Soleure et Fribourg, soit 5000 hommes, annoncent qu’ils vont quitter l’aventure. François Ier fait son entrée à Novare.

Entre-temps, les 7000 hommes levés par la Diète sont arrivés à Domodossola. Ils refusent toutefois d’avancer avant la conclusion des pourparlers de Vercelli. L’armée des Confédérés favorables à la guerre se réduit de jour en jour. François Ier n’est plus qu’à un jet de pierre de Milan. Il attend avec optimisme le renoncement des Suisses. Ceux-ci, de plus en plus impressionnés par la puissance française, pensent pouvoir jouer les arbitres et obtenir les conditions maximales pour leur repli sans combat: une montagne d’argent et trois vallées qu’ils détiennent depuis 1513. Le 5 septembre, François donne son accord. Le 8, la majorité des cantons adhère aux propositions françaises.

Le cardinal de Sion, Matthieu Schiner, l’artisan de l’adhésion des Suisses à la Ligue anti-française, s’alarme de l’échec de son montage. Il tente de reprendre la main. Arguant que les plénipotentiaires des cantons ne sont pas habilités à ratifier un traité et qu’ils n’ont pas à négocier sous la pression, il les appelle auprès de lui à Milan. Le 13 septembre, les délégués de Zurich et de Zoug optent pour le camp de la paix. Mais un incident joue en faveur de Schiner: des soldats français se sont aventurés dans les faubourgs de Milan, occasionnant plusieurs morts. Le Cardinal en fait la preuve que François Ier s’est moqué des Suisses et qu’il s’apprête à assaillir la ville.

On voudrait avoir le texte du discours qu’il prononce alors devant ses compatriotes pour les convaincre de combattre. Il leur assure que Sforza paiera les soldes en souffrance et que le pape leur allouera 200 000 ducats. Il leur affirme que l’armée française est éparpillée, donc contrôlable. Que la victoire est à portée de main. La vie éternelle est acquise aux Suisses depuis que Jules II, dans une bulle de 1512, a fait d’eux «les défenseurs des libertés de l’Eglise». On voudrait entendre les paroles de ce prêche herculéen, voir le corps et les gestes de celui qui le tient, en percevoir la phrase et le ton puisqu’en effet, il soulève le cœur des délégués de dix cantons qui mènent aussitôt 20 000 arbalétriers et piquiers contre l’armée de François Ier.

La défaite de Marignan n’est pas la fin de l’aventure italienne des Suisses. Les trois cantons forestiers veulent poursuivre la guerre, derrière Schiner. Berne et Fribourg hésitent, mais leur réserve tombe lorsque les Français occupent les vallées obtenues de Sforza. Le roi n’en continue pas moins de leur proposer la paix. Helvètes et Français se rencontrent à Genève fin octobre, sous la médiation du duc de Savoie, Charles II. En novembre 1515, huit des treize cantons signent la Paix de Genève. Cinq la refusent. Cette paix comporte une clause selon laquelle les signataires s’abstiendront de combattre le pape ou l’empereur et a fortiori les Confédérés qui sont engagés sous leur drapeau. Clause respectée dès février 1516, lorsque les Suisses payés par l’empereur pour reprendre le Milanais et ceux enrôlés par la France pour le garder abandonnent simultanément leurs employeurs pour ne pas avoir à se combattre.

Les Suisses continueront à faire la guerre, en Italie et ailleurs, participant physiquement aux affaires européennes. Mais la Paix de Genève les unit dans l’idée qu’aussi divergents que soient leurs intérêts, ils ne valent pas qu’ils s’entre-tuent pour le compte des autres.

* Didier Le Fur, «François Ier», Editions Perrin, Paris, mars 2013

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