Opinion

Le revenu de base universel, alias l’asservissement universel

L'initiative populaire visant à octroyer une rente à chaque citoyen est un non-sens à la fois économique et éthique, juge l'économiste Jan Krepelka

A propos de l’initiative populaire fédérale «Pour un revenu de base inconditionnel», partons d’une image que tout le monde aura retenue: celle des piécettes de cinq centimes tombant par milliers sur la Place fédérale lors du dépôt de l’initiative.

Aujourd’hui encore, c’est cette image qui orne le site des partisans de l’initiative. Un choix fondamentalement révélateur, car cette image symbolise bien à elle seule la prémisse fondamentale de leur proposition: que l’argent tombe du ciel.

Ceci permet d’expliquer tant le manque d’inquiétude des initiants quant aux conséquences économiques de leur proposition, que leur absence de réflexion sur ses implications éthiques. D’une part, en effet, si l’argent tombe du ciel, alors, au même titre que l’installation d’un panneau solaire n’entrave en rien la production future de rayons du soleil, de même la façon dont sera distribué cet argent tombant du ciel n’aura aucun effet sur la quantité future de cette manne distribuable. D’autre part, puisque l’argent tombe du ciel, alors il n’y a aucune raison éthique de ne pas le ramasser et le distribuer: certainement, le ciel ne va pas s’en plaindre, en souffrir ou se rebeller.

Or, plus sérieusement, même si des piécettes peuvent épisodiquement pleuvoir sur la Place fédérale, la richesse réelle, elle – dont la monnaie n’est qu’un intermédiaire, même si la BNS, domiciliée en face, semble parfois l’oublier – ne tombe pas du ciel. Bien au contraire, dans le monde réel, la production de biens et services par des personnes physiques réelles constitue un préalable indispensable pour que cette richesse sous forme d’argent existe. En l’absence de pluie monétaire, donc, toute richesse est produite par quelqu’un et appartient à quelqu’un.

Economiquement tout d’abord, la réalité que toute richesse est produite par quelqu’un implique que ce quelqu’un ne va peut-être plus produire cette richesse s’il s'attend à ce qu’une grande partie lui en soit dérobée, autrement dit, que la richesse convoitée par les initiants n’existera tout simplement pas au moment où il s’agira de la redistribuer. Il est en effet inévitable que, confrontés à un revenu marginal net de leur activité lucrative fortement diminué, les producteurs réduiront leur engagement professionnel.

Même si l’effet initial de cette réduction devait être aussi modeste que le prétendent les initiants, raisonnons un peu plus loin: en supposant que les barèmes fiscaux soient réévaluées chaque année pour maintenir le financement du revenu inconditionnel, alors l’effet sera amplifié d’année en année. En effet, chaque nouvelle vague de défections du marché du travail nécessitera une hausse proportionnelle des impôts des actifs restants, ce qui en démotivera une nouvelle vague, et ainsi de suite circulairement jusqu'à l’effondrement inévitable du système – non sans que ce dernier ait auparavant entraîné un appauvrissement progressif mais massif du pays et une dislocation de ses structures de production.

Ethiquement ensuite, la réalité que toute richesse appartient à quelqu’un implique de devoir justifier pourquoi, comment, et dans quelle mesure, cette richesse nécessaire au financement du système redistributif serait confisquée à ceux à qui elle appartient. Autant les personnes contributrices nettes au système que celles bénéficiaires nettes seraient alors asservies par une alternative contraignante: se contenter du revenu garanti, par définition modeste - ou travailler dur pour gagner quelques sous de plus, maigre résidu d’un salaire de plus en plus lourdement ponctionné, dans une économie de plus en plus appauvrie. Naturellement, une troisième option se développerait alors rapidement: le travail au noir, qu’il s’agirait dès lors de réprimer à grands frais et à grande violence.

Toute cette coercition pour assurer notre «autonomie» (sic), pour nous «libérer»… mais de quoi, au juste, et comment? D’une société basée sur le consentement, sur la nature volontaire des relations entre les gens; en proclamant un «droit à» un revenu, un droit positif et opposable sur la richesse produite par d’autres personnes. La seule «contrainte» dont cela nous libèrerait, c’est bien celle de devoir rendre service à nos prochains, en leur vendant un bien ou un service dont ils ont besoin (ou alors, de leur demander gentiment si les circonstances nous en empêchent) dès le moment que nous voulons qu’ils nous donnent de l’argent (ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs). Est-ce vraiment une obligation si terrible qu’il faille la remplacer à tout prix par des législations autrement plus contraignantes?

Jan Krepelka est économiste et directeur de l’Institut Laissez-faire

www.laissez-faire.ch

Publicité