La Chronique

«Panama Papers»: les vraies questions restent sans réponse

Depuis ce lundi, c’est la curée! Des noms célèbres sont livrés en pâture sans preuve de délit, alors qu’il faudrait se demander pourquoi des paradis fiscaux comme le Panama, mais tout autant le Delaware, peuvent encore exister. Alors, de quelle sorte de journalisme s’agit-il, se demande Marie-Hélène Miauton?

Dans l’affaire des «Panama Papers», il y a plus de questions sans réponses que de réponses à de vraies questions. Un personnage (dont le nom n’est pas révélé) livre (dans quel but et pour quelle contrepartie?) à la Süddeutsche Zeitung (pourquoi lui?) des fichiers volés (comment?) à un cabinet d’avocats panaméen spécialisé dans les sociétés offshore (pourquoi celui-ci?), voilà tout ce que les lecteurs ignorent. Ils savent seulement que le journal allemand a confié à l’ICIJ, un réseau indépendant de journalistes basé à Washington, le soin de traiter cette masse de données. L’origine étasunienne de cette ONG explique-t-elle pourquoi il n’y a pas de leaders américains dénoncés? Certains s’aventurent à le penser, mais l’important est ailleurs.

Au moment où Obama fait mine de s’attaquer au Delaware

Cette histoire éclate et vise Panama exactement au moment où Obama annonce sa volonté de mettre fin au régime fiscal opaque du Delaware (ce qu’on attend de voir, tant ces effets d’annonce sont rarement suivis d’effets chez l’Oncle Sam). Mais comment se fait-il que les USA, grands pourfendeurs de paradis fiscaux, la Suisse en sait quelque chose, n’aient pas fait le ménage chez eux plus tôt? Et pourquoi l’OCDE, dans sa grande remise en ordre des pratiques fiscales mondiales, a-t-elle fermé les yeux sur les paradis américains? Voilà ce qui serait important d’investiguer et non pas si M. ou Mme untel possède une société au Panama. En somme, est-il plus grave que la femme d’un élu islandais ouvre un compte offshore, ou que le président démocrate de la première puissance mondiale tolère, depuis huit ans qu’il est au pouvoir, des paradis fiscaux hyperactifs sur son propre territoire, couvrant ainsi une véritable industrie de la fraude et du blanchiment, dans le même temps qu’il la dénonçait âprement ailleurs? Poser la question c’est y répondre.

On fait peu de cas de la présomption d’innocence

Toujours est-il que des noms prestigieux ont été livrés en vrac au public, sans qu’un délit précis leur soit associé outre d’être détenteur d’une société offshore, chose qui n’est en soi pas illégale. Alors, de quoi ces gens sont-ils coupables? Rien n’en est dit mais les soupçons inhérents à ces montages parlent d’eux-mêmes. Alors que le mal est fait pour toutes les personnalités citées et salies, l’ICIJ prévient hypocritement qu’«il existe des raisons légitimes de créer des compagnies offshore et nombreuses personnes les déclarent à leurs autorités fiscales, comme le veut la loi». Le moins qu’on puisse dire, c’est que les journalistes qui respectent à la lettre la présomption d’innocence concernant les malfaiteurs et autres criminels, en font peu de cas lorsqu’il s’agit des puissants de ce monde. Les droits élémentaires des accusés que sont la confidentialité, l’assistance d’un avocat et la tenue d’un procès équitable sont ici bafoués. Les médias avaient pourtant une solution pour respecter ces principes: après avoir traité les données, ils pouvaient les remettre à leur Justice respective, la forçant ainsi à agir au risque de révélations ultérieures.

De quand datent les faits?

Autre grande question dans cette affaire: de quand datent les faits car, en statistique, cumuler des chiffres de 1977 à 2015, cela s’appelle du pipeau? Des graphiques synthétisant les données volées ont été diffusés, illustrant les établissements bancaires fournisseurs de clients au Panama. Bien entendu, la Suisse est aux premières loges. C’est grave et il est utile de le savoir si les faits sont postérieurs au grand nettoyage entrepris depuis 2010. S’ils sont antérieurs, c’est de la désinformation. Le saurons-nous?

Enfin, ne jouons pas les étonnés. Même si l’ICIJ affirme sur son site: «Ces histoires et d’autres que nous poursuivons servent l’intérêt public en démontrant la responsabilité de l’industrie offshore – une industrie qui a longtemps fonctionné dans l’ombre», il n’y a pas d’ombre du tout et ce qui est dévoilé sur les pratiques du Panama est archiconnu depuis longtemps et l’on peut citer par cœur les autres juridictions douteuses à travers le monde, de même que le rôle très actif de la Grande-Bretagne (encore dans l’UE jusqu’à nouvel avis) dans la mise en place de sociétés offshore et de trusts. En définitive, les révélations de cette semaine ne portent que sur les personnalités jetées en pâture au public qui s’en délecte, mais nullement sur les raisons expliquant pourquoi de tels paradis fiscaux existent encore, ni sur la duplicité des chefs d’Etats internationaux qui les permettent. Vu sous cet angle, «Panama Papers» relève plus d’un job de paparazzi que du journalisme d’investigation.

mh.miauton@bluewin.ch

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