Editorial

Deux cents ans après, la créature de Frankenstein brûle toujours

Le 16 juin 1816, la toute jeune Mary Shelley concevait à Cologny un roman qui est toujours d’une actualité fascinante. Les Fondations Brocher et Bodmer célèbrent cette naissance à Genève. Mais qu’est-ce que Frankenstein a encore à nous dire?

Si la petite Mary Shelley, 19 ans, s’était imaginée cela. Ce 16 juin 1816, Lord Byron, poète flambeur, s’ennuie à la Villa Diodati, cette somptueuse maison qu’il a louée à Cologny. Tandis que l’orage balafre la nuit, il lance à trois amis: «Chacun de nous va écrire une histoire de fantôme.» Mary ferme les yeux et voit, écrira-t-elle, «le pâle apprenti en sciences interdites s’agenouiller aux côtés de la créature qu’il avait assemblée.» Au matin, elle dira: j’ai trouvé. Elle porte en elle l’embryon de «Frankenstein ou le Prométhée moderne», roman frappé d’une intuition stupéfiante.

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Victor Frankenstein et sa créature symptomatiquement sans nom, ces héros genevois, fêtent donc leurs deux cents ans. C’est ce bicentenaire que célèbrent à partir du 11 mai et jusqu’au 14 octobre, les Fondations Bodmer et Brocher. Non pas seulement pour encenser la genèse fabuleuse d’une fiction dont dérivent mille autres, au cinéma notamment. Mais pour inviter à écouter les échos de l’oeuvre, à penser les incroyables percées des sciences aujourd’hui, à rappeler la nécessité d’un cadre éthique.

C’est qu’il y a tout cela dans ce récit. Victor Frankenstein est l’enfant d’une époque obsédée par «l’Homme nouveau», celui que la Révolution française aspirait à produire, avant que la Terreur de 1792 ne se charge de lui donner un autre visage. Ce héros sort de la cuisse d’une société qui se projette vers le futur en hoquetant: avec les Lumières, elle met Dieu entre parenthèses, cherche les principes de la vie en disséquant les cadavres, se prend à rêver d’un engendrement qui ne serait pas sexuel. Frankenstein est un archétype. Son appétit de connaissances est au diapason de son temps, son désir de maîtrise n’a pas de bornes, il s’arrache à un ordre ancien – celui des alchimistes cités dans le livre – pour se fondre dans un nouveau aux contours flous.

Mais pourquoi l’enfant inquiet des Lumières fascine-t-il toujours? Parce que son désir de maîtriser la vie jusqu’à ses confins et l’angoisse ontologique qui le borde, sont nôtres. Il faut espérer que cette dialectique, entre prouesse technologique et responsabilité, traverse les laboratoires, là où par exemple le chirurgien chinois Ren Xiaopping affirme avoir greffé la tête d’une souris brune sur une souris noire.

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Mary Shelley n’a pas enfanté Frankenstein au hasard d’une nuit d’orage. Elle est elle-même la fille d’un milieu extraordinairement libre où règnent Lord Byron, dandy transgenre qui invente sa vie hors cadre et Percy Shelley, fauve des lettres résolument athée. Elle a intégré cette liberté qui est celle d’une génération à la fois vernie et maudite – marquée notamment par les guerres napoléoniennes; elle la transmute en oeuvre et elle l’interroge avec une acuité et un désenchantement qui constituent son legs. Son Prométhée moderne est un gisement. Il nous reste à inventer une suite, moins désastreuse que celle qu’elle prophétise dans The Last Man, publié dix ans plus tard.

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