Opinion

Adresse à la «micromafia» de la chaîne du livre romande

Le jeune romancier suisse romand Sébastien Meier dénonce les conditions qui sont faites aux auteurs de ce pays quand on en vient à leur existence matérielle

Récemment, nombre de questions concernant les auteurs ont été soulevées: pour qui travaillent-ils, faut-il les rémunérer lors de leur promotion et, surtout, qui devrait débourser? Sans jamais esquisser de réponse crédible, les adeptes de la «réflexion-lancer-le-débat» finissent par se refiler la patate chaude avec une certaine mauvaise foi.

Lire aussi sur le même sujet, la tribune d’Isabelle Falconnier: «Pour qui travaille un auteur en promotion»

Commençons par le début: la chaîne du livre, micromafia huilée composée des libraires, des éditeurs, des directeurs de salons,des fonctionnaires, des diffuseurs, etc., reçoit en général, à la fin du mois, un salaire, certes maigre le plus souvent. Mais tous vivent du livre. Sauf l’auteur qui doit, quant à lui, se contenter de ses droits – 10% du prix du livre, soit 2.50.– environ. On estime que 700 exemplaires vendus font d’un livre littéraire suisse romand un succès. Rémunération, donc: 1750.-.

L’équilibre entre emploi alimentaire et écriture

L’auteur romand va devoir trouver un «vrai métier» – ainsi, il n’est presque jamais en mesure de devenir professionnel. Et pendant qu’un équilibre précaire entre emploi alimentaire et écriture se met en place, 40 à 45% du prix du livre qu’il a commis vont au libraire, 15% au distributeur, 10% lui reviennent on l’a dit, et le reste va à l’éditeur qui assume financièrement tous les risques.

A noter que dans de plus grands marchés – la France, par exemple – les auteurs vivant de leurs droits sont également rares. Ils vivent – chichement, mais on n’en demandera pas plus – grâce aux cachets touchés en cas de lectures, tables rondes, etc.

Le cas du salon de Genève

Les salons se trouvent en fin de chaîne et, de plus en plus, hésitent entre mission commerciale et mission culturelle, entre foire et festival. Le salon de Genève en est un exemple parfait; mêlant stands de vente pure et scènes programmées.

Le salon m’a invité à participer à deux tables rondes. Il n’est jamais question de rémunération et, ma faute, je ne pense pas à l’exiger (oserais-je, risquant une ostracisation?). J’y vais – à mes frais –, me nourris – à mes frais – puis rentre chez moi – à mes frais. Aucune rémunération, ni même de défraiement, ne pointe à l’horizon. Je questionne autour de moi: même constat. Plus tard, dans une tribune ici publiée, la présidente dudit salon suggère que l’auteur en promo demande une augmentation de droits à son éditeur – ce après avoir questionné la «valeur» des auteurs et la «nature» de leur prestation, arguant qu’une table ronde n’exigeant aucune préparation (qu’en sait-elle?), il est légitime qu’elle soit gratuite. On offre déjà une visibilité, estimez-vous heureux; voilà le message.

L’auteur contraint à devenir performer

L’auteur devrait donc se muer en performer et parvenir à chiffrer l’afflux de public qu’il génère pour négocier son salaire. Dans cette logique l’auteur ne vaut rien, sinon quelques billets d’entrée. Pourquoi l’invite-t-on, dans ce cas? Pourquoi le public reste-il parfois 40 minutes à écouter ce qu’il a à dire? Sa parole, sur toutes les scènes qui ont fleuri à Genève, n’est que pure générosité, don de l’artiste à son public (précision: la parole des modérateurs, elle, est payée).

Les maisons d’édition romandes étant financièrement exsangues, je refuse l’argent de mon éditrice. Il incombe aux salons de rémunérer les auteurs invités pour faire vivre leurs scènes. D’ailleurs, n’ont-ils pas la mission de soutenir la littérature régionale? En l’état c’est raté: les auteurs d’ici y vont à perte – les maisons d’édition également. Mais l’auteur ayant beaucoup plus d’ego que de loyer, autant continuer à prétendre que la visibilité qu’on lui offre (quelle charité!) est largement suffisante. N’ayant guère d’alternative, j’ai jusqu’à présent accepté cette forme d’humiliation, offrant bêtement mon temps, sachant pourtant que les économies réalisées sur mon dos serviront à financer la venue d’une star dont le rayonnement – supposé m’être bénéfique – n’aura strictement aucun impact sur ma carrière littéraire.

La farce d’un système indigeste

J’ai été la farce d’un système de starification indigeste, qui joue avec les auteurs comme avec des pions. Le susucre: la «valeur» qui permet d’accéder au graal de la rémunération (valeur? c’est-à-dire? les ventes? la qualité littéraire? le joli minois?). On fait croire à du donnant-donnant: je n’en vois aucun. Gagnant-perdant. Il s’agit d’une position de monopole qui abuse honteusement de son pouvoir. On dit promouvoir l’auteur, mais l’auteur romand est en fait un bouche-trou de programmation, un alibi pour réclamer des subventions publiques. La prétendue visibilité qu’on lui offre devrait être considérée comme un paiement légitime? De qui se moque-t-on? Ce sont les auteurs romands qui financent ce salon, grâce à leur présence bénévole!

Pendant ce temps, en France

A Lyon, j’ai été invité par les Quais du polar. Le festival-salon m’a offert le train, l’hôtel, les repas. J’ai signé plus de 80 livres en trois jours et vendu plus d’une centaine (Genève = dix ventes). Les conférences auxquelles on m’a demandé de participer faisaient salle comble. Je n’ai pas été considéré comme un auteur inconnu (ce que je suis pourtant). On m’a fait débattre avec Marc Elsberg, mastodonte du thriller germanique, j’ai signé aux côtés de James Grady, monstre sacré du polar américain. On a rémunéré chacune de mes interventions. Et le festival défend ceci: chaque auteur est logé à la même enseigne. L’unique différence est le coût du transport. Non-starification. Librairies, éditeurs, festival, auteurs, journalistes, tout le monde collabore. Tout le monde est valorisé, y compris les 70 000 visiteurs qui jouissent durant trois jours de l’entrée gratuite à la manifestation.

Mais cela est une question de philosophie: considérer le travail de chacun demande du temps, et le courage de mettre en place un modèle économique solidaire – donc une réflexion de fond qu’on s’épargne visiblement, préférant un jeu sans inventivité, basé sur la concurrence, le mépris des «petits» auteurs, et une course au gigantisme mercantile.

Dommage.


Sébastien Meier, auteur. Il s’est vu récompenser par le Prix Lilau 2015 de la Ville de Lausanne pour son roman, Les Ombres du métis (Ed. Zoé)

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