Opinion

L’arme toponymique, un enjeu symbolique dans les conflits géopolitiques

Dans le conflit israélo-palestinien comme dans d’autres situations de crise, les noms de lieux peuvent devenir le terrain d’affrontements hautement symboliques, explique, à l’aide de plusieurs exemples, Frédéric Giraut, professeur en géographie politique à l’Université de Genève

La nomination des lieux ou toponymie a toujours une dimension politique par le biais de la sélection ou de la hiérarchisation qu’elle opère dans la commémoration et la mise en scène des mémoires et références collectives ou communautaires. Elle a aussi une dimension géopolitique lorsqu’elle promeut certaines représentations territoriales et/ou place certains espaces ou lieux en position dominante ou centrale.

Hors des périodes de conquête, de lutte pour l’indépendance ou encore de révolution, il s’agit de processus actifs mais qui relèvent plutôt du soft power, dans le sens où il s’agit d’affirmer un positionnement relatif dans le cadre de recompositions territoriales et/ou mémorielles avec recherche de compromis.

Un certain nombre d’initiatives sont cependant là pour nous rappeler que la toponymie peut aussi et toujours relever du hard power en venant appuyer des revendications territoriales contradictoires et hégémoniques ou en venant contester la politique d’un Etat ennemi ou rival. Ainsi trois initiatives récentes peuvent être mentionnées.

Motion votée par l’Unesco

La première met en scène le jeu de représentations et revendications contradictoires à Jérusalem et en Cisjordanie dans le cadre du conflit israélo-palestinien et plus généralement de l’opposition d’un certain nombre de pays à la politique d’Israël en matière de gestion des sites patrimoniaux controversés dans les Territoires occupés. Il s’agit d’une motion déposée par plusieurs pays arabes et votée par le Conseil exécutif de l’Unesco.

La version initiale de cette motion faisait référence à un certain nombre de sites et de lieux en les nommant exclusivement avec leur dénomination arabe et en rappelant leur localisation entière ou partielle dans les Territoires occupés.

Dans la version finale adoptée notamment par la France, certains noms sont doubles tandis que d’autres restent conformes à la seule dénomination arabe (traduite pour la version en français), notamment l’esplanade des Mosquées nommée dans le texte «mosquée al-Aqsa/al-Haram al-Sharif […] étendue à ses accès» dont «La Rampe des Maghrébins» et la «Porte al-Rahma», ceci en vertu de la situation prévalant à partir de 1967 et jusqu’en 2000 qui déléguait l’autorité exclusive sur le site au Département des affaires religieuses (Waqf) de Jordanie.

Esplanade des Mosquées ou Mont du Temple

L’interprétation faite par le gouvernement israélien de l’adoption de cette motion est très critique car d’une part, la dénomination de Mont du Temple n’est pas retenue pour l’esplanade des Mosquées pour la raison évoquée ci-dessus, et d’autre part la mention de la position totalement ou partiellement en Territoire occupé pour les sites qui disposent dans la version finale d’une double appellation («Place Al Buraq place du Mur occidental»; «Sites palestiniens d’Al-Haram Al-Ibrahimi/Tombeau des Patriarches à Al-Khalil/Hébron et mosquée Bilal Bin Rabah/Tombe de Rachel à Bethléem»), est considérée comme une négation de leur caractère juif.

On voit que dans les deux cas, c’est en fait le rappel de la situation en termes de droit international et de souveraineté qui est interprétée par le gouvernement israélien comme une tentative de négation du caractère historiquement (mais pas exclusivement) juif des sites qui font l’objet de la motion.

Les deux autres initiatives récentes sont peut-être plus anecdotiques, mais impliquent tout de même des grandes puissances mondiales et régionales. Elles relèvent d’une tentative de condamnation symbolique internationale de régimes étrangers vis-à-vis du traitement d’opposants.

Le premier cas concerne la proposition faite en février 2016 par le Sénat américain (avec, rappelons-le, une majorité d’opposition républicaine) à l’initiative du candidat à l’investiture républicaine Ted Cruz, de renommer une rue de Washington DC du nom du dissident chinois emprisonné et prix Nobel de la Paix 2010: Liu Xiaobo. La présidence des Etats-Unis y a bien entendu mis son veto car il ne s’agissait pas de n’importe quelle rue, mais de celle où se trouve l’ambassade de Chine. Entre grandes puissances rivales, cette guerre toponymique aurait pu devenir une pomme de discorde particulièrement lourde de conséquences avec comme risque évident un retrait de l’ambassadeur et une crise diplomatique.

Nelson and Winnie Mandela Corner

Une initiative du même type est allée jusqu’au bout de ses conséquences en janvier 2016 à Téhéran lorsque les autorités iraniennes (ici le Tehran Islamic City Council) ont décidé de renommer la rue (Boustan Street) dans laquelle se trouvait l’ambassade d’Arabie Saoudite en «Nimr Baqir al-Nimr» du nom d’un fameux Imam chiite opposant au régime saoudien et exécuté la veille à Ryad.

La grave crise entre ces deux puissances régionales rivales trouvait là un terrain d’expression symbolique et géopolitique tandis que les relations déjà très tendues se détérioraient gravement avec pour conséquence immédiate la fermeture de l’ambassade d’Arabie Saoudite, par ailleurs attaquée, et le retrait de ses services qui n’auront donc pas eu à subir leur nouvelle adresse.

Cette technique politique toponymique de modification de l’adresse d’une représentation diplomatique à l’étranger pour condamner le traitement réservé à un opposant, n’est pas nouvelle. Un certain nombre de précédents sont à noter, parmi lesquels celui relatif au sort de Nelson Mandela, alors emprisonné, dans le cadre de la lutte contre le régime d’apartheid, lorsque fut nommé le Nelson and Winnie Mandela Corner à Manhattan, au croisement de la Seconde Avenue et de la 42e rue, où se trouvait la mission sud-africaine auprès de l’ONU, non loin du siège de l’organisation. Initiative qui parmi bien d’autres et dans un contexte devenu favorable contribua à faire fléchir puis tomber le régime d’apartheid.

La contribution de la toponymie aux questions géopolitiques n’est donc pas négligeable puisqu’elle intervient non seulement comme enjeux mais aussi comme scène d’affrontement idéologique, elle est ainsi à ranger dans l’attirail des relations internationales entre hard et soft power.

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