Opinion

Quand les lobbies étouffent l’innovation (III)

La raison des lobbies est-elle toujours la meilleure? C’est la question que se posent deux experts engagés dans le champ politique suisse, René Longet et Laurent Jospin. Aujourd’hui, dernier épisode, autour des fondements du combat écologique

Collectivement, les agendas sont clairement définis. Les 17 Objectifs de développement durable retenus en septembre 2015 par l’assemblée générale des Nations unies donnent une cible aux efforts et actions des humains, et en particulier au secteur privé. Y affecter 5% du PIB mondial suffirait pour relever les principaux défis de l’humanité.

Les techniques existent

Les techniques pour mieux gérer les ressources planétaires sont connues. De l’agroécologie à la maison positive, une multitude de solutions s’offrent à nous. Tirer sa plus-value de l’entretien et non de l’obsolescence: des objets réparables, réutilisables (soit l’économie de la fonctionnalité) sont aujourd’hui un modèle éprouvé. Le commerce équitable existe et montre comment concilier économie et développement social. Mais les bonnes pratiques ne se généralisent pas.

Les comportements ne changent pas suffisamment

In fine, la solution se retrouve dans les mains de l’individu, en tant que citoyen/ne ou consommateur/trice. Mais en même temps, cet individu hésite à changer. Il recycle, mais cela n’empêche pas le volume des déchets de croître. Il prend plus le train, mais achète des véhicules toujours plus puissants. Il fait quelques économies d’énergie, mais se réjouit de partir en week-end en vol low-cost. Il parle d’environnement, mais ne veut pas redéfinir son rapport aux ressources naturelles. Les produits bio plafonnent à 8% du marché agroalimentaire, le commerce équitable à moins encore, les énergies vertes sont à la peine, personne ou presque ne veut d’éoliennes.

Bref, sans la pression d’un fort mouvement de base, pas grand-chose ne se passe. Et tant que le citoyen n’est pas informé ou vraiment contraint par la loi, un peu comme c’est le cas avec les règles de la circulation routière, rien de substantiel ne change. Pour sortir de ce cercle vicieux, nous avons en Suisse les droits populaires. Régulièrement des propositions de régulation intelligente sont soumises au peuple. Mais chacun sait qu’une votation s’achète. Et c’est là que les lobbies étouffent l’innovation dont ils ne cessent de se réclamer.

Les fausses oppositions

On oppose progrès et conservation de la nature. Or il faut les deux: le vrai progrès respecte ce qui nous fait vivre. On oppose marché et régulation. Or il faut à la fois un marché pour que consommateurs et producteurs s’ajustent à travers la rencontre de l’offre et la demande, et une régulation quand les conditions-cadres sont faussées.

Occulter les externalités correspond à un report de charge sur autrui et/ou sur les générations à venir. Profiter de manière abusive du libre marché pour réaliser du dumping écologique ou social relève de la même logique «que les autres payent à ma place!» A partir de ces comportements biaisés, on oppose croissance et décroissance, alors que la part des énergies renouvelables doit massivement croître, de même celle de l’agriculture biologique, des coopératives de logement, des transports publics, ou encore de l’autoconsommation, pour que puisse décroître la part de l’économie non durable.

Les générations futures accuseront les climatosceptiques

Une campagne se gagne sur la peur, sur la diabolisation de l’adversaire, sur le refus du changement. Ce sont des victoires à la Pyrrhus, car fondées sur la philosophie de l’autruche: nier les problèmes, mettre la tête dans le sable, le réveil dût-il être terrible. Ainsi les climatosceptiques ont-ils durant 20 ans empêché toute action efficace en matière climatique, et avec chaque jour qui passe, les enjeux deviennent plus complexes, plus coûteux, plus difficiles à traiter. On peut déjà prédire que les générations futures accuseront les climatosceptiques de crime contre l’humanité.

Alors sommes-nous capables de changer un peu notre perception du confort, notre mode de vie ultra-matérialiste pour gagner un avenir serein et vivable, ou faisons-nous comme le président Bush père, qui, en 1992, déclarait au Sommet de Rio le mode de vie américain non négociable? Si chaque humain voulait vivre comme l’Américain moyen, il nous faudrait 5 planètes, ou alors accepter l’inégalité comme règle fondamentale du genre humain. Ce serait définitivement prendre congé de ce qui a fondé la notion de progrès: l’égalité de chances et de droits et la capacité d’innover de l’être humain.

Les scientifiques le clament de manière unanime: nous devons prendre maintenant un virage résolu pour éviter des conséquences insupportables. Alors refusons de nous laisser diviser par une minorité manipulatrice et prenons maintenant les décisions nécessaires pour assurer un avenir sur cette planète à nos enfants.


René Longet, expert en développement durable, ancien maire de la Ville d’Onex (GE)

Laurent-David Jospin, membre fondateur des Vert’libéraux neuchâtelois, blogueur environnementaliste www.ouvrirlesyeux.ch

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