Opinion

Les investisseurs ont une carte à jouer contre le réchauffement climatique

Pour Philipp Hildebrand, vice-président de BlackRock, le leader mondial de la gestion d’actifs, et ancien président de la Banque nationale suisse, les investisseurs peuvent et doivent adapter leur stratégie aux défis du changement climatique

Quelques jours après que les Etats-Unis et la Chine ont ratifié formellement l’Accord de Paris sur le réchauffement climatique, suivis par 31 autres Etats, lors de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, l’Inde a également signé le traité.

L’Accord de Paris vise une réduction des émissions de carbone de manière à maintenir l’augmentation de la température du globe inférieure à 2 °C. Les Etats-Unis et la Chine étant à eux deux responsables de près de 2/5e des émissions mondiales de CO2, ces ratifications contribuent à un rapprochement du seuil de 55% prévu par le traité pour garantir son efficacité.

C’est là un signal fort indiquant la volonté des Etats de prendre désormais les mesures qui s’imposent. Par conséquent, il y a tout lieu de penser que les investisseurs ne peuvent désormais plus agir sans tenir compte des enjeux du changement climatique.

Investir sans remettre en cause la maximisation des rendements

Si certains d’entre eux mettent en doute la science, ils ne peuvent ignorer la vague de réglementations et le bouleversement technologique associés aux changements climatiques auxquels ils font face. La bonne nouvelle est qu’il est possible d’investir en tenant compte du changement climatique sans remettre en cause les objectifs traditionnels de maximisation des rendements.

Pour les investisseurs, le changement climatique génère actuellement des risques et des opportunités à quatre niveaux différents:

- Au niveau physique: une augmentation de la fréquence et de la gravité des événements météorologiques à long terme.

- Au niveau technologique: les progrès réalisés dans le domaine du stockage de l’énergie, des véhicules électriques (VE) ou de l’efficacité énergétique mettent à mal les modèles d’affaires existants.

- Au niveau réglementaire: un renforcement des normes en matière d’émission et d’efficacité énergétique et une évolution des aides incitatives et de la fiscalité.

- Au niveau social: une évolution des préférences des consommateurs et une émergence de groupes de pression en faveur d’un désengagement dans l’utilisation des sources d’énergie fossiles.

Gérer au mieux les risques climatiques

Plus l’horizon d’investissement est éloigné, plus il faut tenir compte des risques liés au climat. Cependant, même les investisseurs à court terme peuvent être affectés par l’évolution de la réglementation, les bouleversements technologiques ou un événement météorologique extrême.

Les investisseurs peuvent incorporer le biais climatique de diverses manières au sein de leurs portefeuilles. Il est possible, par exemple, de recourir à des outils et des processus intégrant de façon systématique les indicateurs environnementaux dans le processus d’analyse, notamment le niveau d’utilisation des ressources fossiles, de la consommation en eau et de l’intensité carbone.

Une fois qu’ils comprennent la façon dont sont structurées leurs expositions, les investisseurs sont en mesure de prendre des décisions informées pour gérer au mieux les risques climatiques.

Diminution substantielle des émissions de carbone

Un autre moyen consiste à optimiser les portefeuilles en révisant les pondérations de manière à tenir les positions à l’écart des risques climatiques. Nos analyses montrent qu’il est possible de réduire de 70% les émissions de carbone d’un portefeuille en actions avec une erreur de suivi annuelle de seulement 0,3% par rapport à l’indice. Nous avons également découvert qu’un portefeuille axé sur des sociétés affichant les meilleurs résultats en matière d’efficacité énergétique peut «surperformer» son indice de référence tout en réduisant drastiquement les émissions de carbone au fil du temps.

Les investisseurs, tout comme les sociétés et les pouvoirs publics, ont la possibilité désormais de contribuer à faire diminuer de façon substantielle les émissions de carbone dans les années à venir. Pour les investisseurs, ce qui compte avant tout est le fait de pouvoir bénéficier d’analyses complètes de la masse de données qui ne cesse d’augmenter concernant la gouvernance sociale et environnementale (GSE), ainsi que l’intégration des facteurs spécifiques au climat dans le processus d’investissement.

L’engagement est également un facteur essentiel. En tant que gestionnaire d’actifs de grande taille, nous préférons le dialogue au désengagement, car les plus grands pollueurs sont également ceux qui sont le plus à même de changer la donne, s’ils modifient leur comportement.

Trois priorités

Il incombe également aux sociétés de prendre des mesures pour gérer les risques climatiques et saisir les opportunités associées. Nous identifions trois priorités:

(1) Incorporer les facteurs climatiques dans la planification stratégique. Depuis longtemps, BlackRock milite activement auprès des dirigeants d’entreprise en vue d’encourager l’établissement de plans stratégiques de long terme tenant compte des facteurs de GSE concernés.

(2) Aider les investisseurs à comprendre de quelle manière la société gère les risques et les opportunités climatiques – et quel est leur impact sur la valeur et la viabilité à long terme de la société.

(3) Contribuer à ce que les divulgations concernant les risques climatiques soient plus axées sur le long terme, plus détaillées et plus normalisées.

Transition vers une économie à faibles émissions

Enfin, les Etats peuvent contribuer à faciliter la transition vers une économie à faibles émissions de carbone en expliquant clairement quelles sont leurs intentions quant aux mesures qu’ils souhaitent mettre en œuvre pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

Cela implique de mettre l’accent sur des mesures que seuls peuvent prendre les Etats, à savoir imposer des standards clairs en matière d’efficacité énergétique et d’émissions et établir des normes garantissant la cohérence des mesures et des publications relatives aux facteurs climatiques. Il importe tout particulièrement de concevoir des cadres politiques axés sur une hausse homogène des prix du carbone, ce que de nombreux économistes considèrent comme le moyen le plus efficace au plan des coûts pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

Les prix du marché ne reflètent pas les coûts réels

D’après la dernière évaluation de 2013 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le monde est actuellement en train d’épuiser rapidement son budget carbone. Or, le coût de l’émission du carbone reste faible voire est parfois négatif pour certains producteurs et ménages. Cela s’explique par le fait que les prix du marché ne semblent pas refléter actuellement les coûts sociaux réels associés à la consommation des sources d’énergie fossiles. Il en résulte une surconsommation.

Cette externalité est au cœur du défi posé par le changement climatique. Une hausse des prix du carbone contribuerait à surmonter ce problème. Elle contribuerait également à diminuer les incertitudes pour les investisseurs et à stimuler l’innovation au sein des entreprises en vue de réduire les gaz à effet de serre et améliorer l’efficacité énergétique.

Près de 1000 sociétés internationales recourent déjà à un système de prix du carbone en interne ou prévoient de le faire, en vue de pallier les risques associés aux réglementations à venir, d’après une enquête du Carbon Disclosure Project (Projet de divulgation des émissions carbone – CDP).

Par ailleurs, les Etats accroissent la pression par le biais de l’imposition du carbone et de systèmes d’échanges de quotas d’émissions. Les investisseurs doivent donc se préparer à un scénario prévoyant un prix du carbone plus homogène et en hausse.


Philipp Hildebrand est vice-président de BlackRock. Il a été auparavant président de la Banque nationale suisse.

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