Revue de presse

Avec Jérusalem, l’Unesco «révise-t-elle l’histoire» ou «Israël fait-il son Calimero»?

La presse est divisée sur la dernière résolution de l’Unesco concernant la toponymie de Jérusalem-Est et particulièrement de l’esplanade des Mosquées

C’est le professeur en géographie politique de l’Université de Genève, Frédéric Giraut, qui rappelait dans les colonnes du «Temps» cette année encore, combien «l’arme toponymique est un enjeu dans les conflits géopolitiques». Il notait ainsi: «Dans le conflit israélo-palestinien comme dans d’autres situations de crise, les noms de lieux peuvent devenir le terrain d’affrontements hautement symboliques.»

Nier un lien historique

On ne lui donnera pas tort en lisant ce jour les réactions qu’a suscitées la résolution, portée par l’Algérie, l’Egypte, le Liban, le Maroc, Oman, le Qatar et le Soudan auprès du Conseil exécutif de l’organisation pour la paix et la culture de l’ONU, l’Unesco, et qui a été finalement adoptée. Un texte qui, selon Israël, «nie le lien historique entre le peuple juif et le mont du Temple», un site sacré de Jérusalem, en privilégiant notamment les termes arabes (esplanade des Mosquées) pour désigner le site.» «Dire qu’Israël n’a pas de lien avec le mont du Temple et le Kotel (mur des Lamentations), c’est comme dire que les Chinois n’ont pas de lien avec la muraille de Chine ou les Egyptiens avec les pyramides», avait déclaré le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

Aussitôt connue la décision du conseil exécutif, cela a été la déferlante. A se faire l’écho du mécontentement israélien, «L’Express», via le blog de Noëlle Lenoir, ancienne ministre française des Affaires européennes: «De quoi s’agit-il? Rien de moins que nier le lien historique et culturel entre le peuple juif et Jérusalem, et ce, dans un double objectif à peine caché: alimenter les conflits mondiaux fondés sur la religion en contribuant à la victimisation de l’Islam, et diviser les Européens sur le sujet brûlant des conflits du Moyen-Orient. Succès total. Les jeunes et moins jeunes en voie de radicalisation vont y voir la confirmation du bien-fondé de leur cause vengeresse. Les Etats membres de l’Union européenne sont encore plus divisés: l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, par exemple se sont opposés au texte, tandis que la France s’est bornée à s’abstenir suivant la formule célèbre: courage, fuyons! Les lecteurs de l’Evangile ou tout simplement des livres d’histoire seront heureux d’apprendre que Jésus était palestinien et que le Temple de Jérusalem, le Tombeau de Rachel ou encore le Caveau des Patriarches sont des monuments musulmans dont les noms au demeurant sont totalement inconnus du public.»

Ce qui fait problème? L’aspect implicite du texte

«L’Express» met toutefois, dans sa partie d’information générale, en perspective la décision de l’Unesco, en écrivant ceci: «Le texte, voté jeudi en commission (24 voix pour, 6 pays contre, 26 abstentions, 2 absents), dénonce les limitations d’accès à l’esplanade imposées aux musulmans par Israël et les «irruptions persistantes d’extrémistes de la droite israélienne et de forces en uniforme». Elle dénonce également les empiétements israéliens sur l’autorité de la Jordanie, seule habilitée dans les accords internationaux à administrer ce troisième lieu saint de l’islam. L’Unesco fait régulièrement part de sa préoccupation concernant les activités israéliennes dans le secteur, notamment en matière de fouilles archéologiques.»

Et «L’Express» de rappeler le point de vue de Dominique Vidal, historien, «de telles résolutions sur les atteintes israéliennes à Jérusalem-Est ont été votées à plusieurs reprises». Dans le camp palestinien, «L’Express»? C’est plus complexe que cela. Le journal précise: «L’opposition quasi unanime suscitée par ce dernier texte en Israël se concentre sur le choix de certains termes par les rédacteurs et l’aspect implicite du texte. Ils n’évoquent ainsi jamais le fait que l’esplanade est considérée comme le «mont du Temple» par les juifs. Le «parvis du Mur des Lamentations» n’est qu’une précision entre parenthèses à la suite de son nom arabe, la place Al-Buraq.»

Et «L’Express» de creuser encore: «Par rapport à la précédente résolution d’avril, les rédacteurs arabes avaient pourtant inscrit noir sur blanc «l’importance de la vieille ville de Jérusalem et de ses remparts pour les trois religions monothéistes». Insuffisant, notamment aux yeux de tous les pays européens membres du Conseil exécutif de l’Unesco. Ils ont voté contre (Allemagne, Royaume-Uni) ou se sont abstenus (France).» Et de donner la parole à David Chemla, président en France du mouvement La paix maintenant, «il y a un problème d’omission dans ce texte qui n’est pas assez clair, il aurait été plus judicieux de mettre les deux dénominations pour l’esplanade».

«L’Unesco revise l’histoire»

Pour «Causeur», en revanche, pas de doute, «l’Unesco révise l’histoire… et la France s’abstient». Marc Nacht, l’auteur du texte ironise: «Qu’on se le dise: le point d’atterrissage d’El Borak, la jument ailée de Mahomet au pied du mur de ce qui restait du second temple à Jérusalem est enfin reconnue internationalement. El Borak remporte la course d’obstacle qui pendant des siècles l’opposait aux tenants du Kotel, ce mur qui bordait la partie occidentale du mont du Temple depuis Hérode le Grand avant sa destruction par les légions de Titus et le massacre de la population judéenne. Désormais, il ne sera plus question de transformer le Kotel en pissotière, comme ce fut le cas de 1948 à 1967 sous la domination jordanienne. Son intégration à Al-Aqsa/Al-Haram Al Charif, en écarte définitivement, espérons-le, le risque. Aucun musulman digne de ce nom n’ira plus déverser ses ordures au pied d’El Borak. Et pour affermir cette sage résolution, il sera désormais interdit aux Israéliens d’aller fouiner sous la partie nord de ce mur dont les souterrains qui ont échappé à la destruction recèlent les arches saintes et les rouleaux de la Torah. Pas question qu’El Borak s’y prenne les pattes en un moment d’inattention.»

L’ambassadeur d’Israël auprès de l’Unesco positive

Vous allez dire: «Causeur, c’était couru d’avance une telle opinion!» Tournons-nous donc vers plus modéré, «The Times of Israël», qui, lui, contre toute attente, positive: «L’ambassadeur d’Israël auprès de l’Unesco, Carmel Shama-HaCohen, a tenté de rester positif après l’adoption officielle par la branche culturelle de l’ONU d’une résolution qui ignore les relations des juifs et des chrétiens à Jérusalem. Même si seul le Mexique a cherché à changer son vote «pour» en abstention, HaCohen a souligné qu’Israël se rapprochait de sa mission «de démantèlement de la majorité automatique dont jouissent les Palestiniens et les états arabes».

Une résolution toxique

Une position que partage aussi, mais en partie seulement, «Newsweek», sous la plume de Michael Rubin, «La bonne nouvelle c’est que, comme le note UN Watch, la résolution est passée mais le vote a été pluriel. Normalement, les résolutions anti-israéliennes passent avec une majorité écrasante.» Il n’en demeure pas moins, pour Michael Rubin, que cette résolution est toxique et qu’elle délégitimise l’Unesco: «C’est une chose de critiquer Israël et la politique israélienne, c’en est une autre de suggérer que Jérusalem n’a pas de lien avec l’histoire juive.»

«Israël fait son Calimero»

Il y a donc ceux qui positivent, et il y a ceux qui triomphent: le Hamas, les Palestiniens. L’Association France Palestine écrit: «Parlons de ce que la résolution de l’Unesco dit au lieu de ce qu’elle ne dit pas.» Elle poursuit: «L’absence d’affirmation d’une connexion du judaïsme au mont du Temple/Haram al-Sharif est exploitée pour détourner l’attention des violations israéliennes du statu quo, et des restrictions sur l’accès musulman-palestinien au site sacré.» Puis enfonce le clou: «Nulle part dans la résolution de l’Unesco il n’y a de déclaration invalidant ou niant la connexion des Juifs au mont du Temple: la connexion juive n’est discutée en aucune façon, que ce soit positivement ou négativement. Elle n’a pas été mentionnée parce que la résolution traite des dommages causés par Israël à un lieu saint musulman – la mosquée Al-Aqsa. Au-delà il n’y a pas d’évaluation générale ou le rejet de la connexion de quelque religion sur le site, en dehors de l’affirmation de «l’importance de la vieille ville de Jérusalem et ses remparts pour les trois religions monothéistes».

Bref pour l’Association France Palestine, rien à reprocher au texte de la résolution qui affirme «l’importance de la vieille ville de Jérusalem et ses remparts pour les trois religions monothéistes». Quant au Hamas, selon «The Times of Israël», il crie victoire: «Un porte-parole de l’organisation basé à Gaza a salué la formulation de la résolution qui montre bien que la mosquée Al-Aqsa est un héritage purement islamique, démolissant ainsi la fiction israélienne concernant le mont du Temple.» Sans parler de «La Libre Belgique» qui titre ainsi l’affaire: «Israël fait son Calimero» Enfin, «Al-Jazeera», n’évoque que la charge de la résolution contre la politique israélienne: «L’agence de l’ONU a adopté une résolution qui critique la politique israélienne concernant la mosquée Al-Aqsa située dans la partie occupée de Jérusalem.»

La toponymie est une arme

Pas de doute, François Giraut avait raison: la toponymie est une arme géopolitique. La preuve aujourd’hui.

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