Débat

Martin Vetterli: pourquoi il faut enseigner la programmation à l’école

Pour celui qui sera président de l’EPFL dès l’an prochain, il s’agit de donner aux citoyens de demain les clefs pour comprendre les enjeux essentiels de la révolution digitale. Car le numérique pourrait être «le latin du XXIe siècle».

Les langues classiques telles le latin ou le grec ancien sont très utiles. Elles permettent de comprendre en profondeur la structure et la grammaire des langues européennes et connaître l’étymologie d’un bon nombre de noms courants. De surcroît, elle peut créer des mots qui impressionnent, genre «idiopathique». Tiens! Est-ce que comme moi, vous avez dû ouvrir Wikipedia?

De surcroît, le latin a été le filtre pour accéder à un nombre de professions clefs et lucratives. Mais je m’égare, la question actuelle concerne plutôt le XXIe siècle: les élèves doivent-ils être exposés aux rudiments de l’informatique dans nos écoles? Si vous posez cette question à une élève de 3e primaire à San Francisco, elle répondra probablement «oh yes, because it’s cool!»

Expliquer ce qu’est un algorithme

Je n’ai pas eu la chance d’apprendre le latin (ce que je regrette), et à l’époque l’informatique à l’école n’était pas un sujet. Pourtant, je me souviens que la première fois que nous avons pu mettre notre main sur une «calculette» ayant la fonction «au carré» ou (.)2, nous l’avons utilisée pour chercher la racine carrée de 2. Ceci est un processus itératif que l’on nomme un algorithme, dont l’idée remonte à un mathématicien persan du IXe siècle.

Notre professeur, plutôt que de nous expliquer ce qu’est un algorithme, nous a dit de regarder la table des racines carrées dans un livre. Un peu comme si aujourd’hui, si vous ne savez pas l’origine de l’adjectif «idiopathique», je vous envoyais à la bibliothèque centrale chercher un dictionnaire. Vous irez plutôt sur internet utiliser un moteur de recherche pour découvrir le sens et les applications du mot inconnu. Et ce faisant vous utiliserez toute une série… d’algorithmes.

Pour comprendre le cœur de la révolution digitale

Mon propos est simple: dans un monde où nous «consommons» de plus en plus de technologie et de moyens informatiques, plus d’un élève sera fasciné par le «comment ça marche» et beaucoup gagneront à avoir des notions élémentaires de ce qui se trouve au cœur de cette révolution digitale dont tout le monde parle mais que peu maîtrisent.

Je n’irai pas aussi loin que Barak Obama et son initiative «computer science for all» car tout le monde n’a pas besoin de programmer, mais comprendre ce qui se trouve «sous le capot» de la société numérique est aussi important que d’avoir des notions de physique élémentaire pour conduire une voiture.

Car ces notions sont clefs pour le citoyen de demain afin de comprendre les enjeux comme celui de la sphère privée ou la régulation des voitures autonomes. Et les sciences de l’information seront le filtre pour beaucoup de métiers où l’information et l’informatique sont centrales. Donc peut-être le latin du XXIe siècle!

On enseigne trop ce qui n’a pas besoin d’être enseigné

Mais que faut-il donc enseigner? L’expérience des «mathématiques modernes» des années 60 et 70, douloureuse pour beaucoup, montre qu’il faut être prudent, et je dirais presque que «l’enseignement de l’informatique est trop important pour être laissé aux informaticiens»… Heureusement, il existe une pléthore de possibilités, beaucoup d’expérience et de bonne volonté. Ce qu’il n’y a pas besoin d’enseigner est assez évident: les logiciels commerciaux, les applications web et autres réseaux sociaux. Et pourtant, c’est souvent cela qui est enseigné aujourd’hui…

Ce qui est magique, c’est de découvrir qu’une machine peut nous obéir au doigt et à l’œil, une catharsis qui motiva Bill Gates à devenir un «geek», ou de programmer un jeu de «tic-tac-toe» afin de ne jamais perdre. Voire de comprendre, conceptuellement du moins, l’algorithme qui trouve les pages web les plus pertinentes lorsque vous cherchez, avec votre moteur de recherche favori, la définition du terme «algorithme».


Martin Vetterli, président désigné (2017) et professeur à l’EPFL, président du conseil de la recherche du Fonds national pour la recherche scientifique (FNS).

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