Chronique

Une Europe plus efficace plutôt qu’encore plus d’Europe

Ce n’est pas en écoutant ceux qui clament leur rejet de l’Europe, de l’immigration et de la monnaie unique qu’on trouvera la solution pour sortir de l’impasse, mais les recettes traditionnelles du «plus d’Europe» sont aussi inadéquates, avertit notre chroniqueur François Nordmann

A six mois du soixantième anniversaire du Traité de Rome, la réflexion sur l’avenir de l’Europe s’accélère dans les milieux politiques et académiques du continent. Les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne, réunis à Bratislava le 16 septembre dernier, ont entamé une vaste analyse de la situation.

Quelle réponse apporter aux critiques et aux dérives des opinions publiques dans les pays membres, tout en sauvegardant l’essentiel de la construction européenne? D’habitude on demandait à des personnalités extérieures, des «sages» ou des groupes de travail ad hoc de préparer un rapport. Cette fois, les dirigeants ont décidé de se charger eux-mêmes de cette tâche.

Remarquable discours de Pat Cox

Le remarquable discours prononcé récemment à Lausanne par M. Pat Cox, Président de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, ancien président du Parlement européen contribue à ce débat.

L’homme d’Etat libéral irlandais commence par tirer les enseignements de la campagne présidentielle américaine et du référendum britannique, qui présentent des traits semblables. Aux Etats-Unis, les électeurs expriment leur colère et se replient sur un conservatisme culturel et un mélange toxique de griefs racistes et économiques et de politiques identitaires.

Il s’agit principalement d’hommes blancs, moins instruits et plus âgés que la moyenne et qui en veulent aux élites du pays, «aux Mexicains, aux Musulmans et à Mammon» (Wall Street). C’est une forme de rejet de la politique, d’isolationnisme et d’obscurantisme – les idées comptent moins que les cris et les plaintes.

Partout, une même récusation des experts

En Grande-Bretagne, on a vu un secteur de l’opinion contester également les dirigeants, chercher à prendre le contrôle sur le cours de la vie publique et limiter l’immigration. De part et d’autre de l’Atlantique, on constate le même refus de s’en tenir aux faits, la même récusation des experts.

Ce phénomène existe aussi sur le continent. C’est le Zeitgeist actuel, que l’on retrouvera sans doute dans la campagne référendaire en Italie le mois prochain, et lors des élections prévues en 2017 aux Pays-Bas, en France et en Allemagne.

L’Europe sera sur la sellette, alors qu’elle est confrontée à de multiples crises et défis – allant des séquelles de la politique d’austérité à la croissance anémique et aux problèmes de l’Euro, des migrants aux menaces du revanchisme russe et du terrorisme international au Sud du continent. A quoi s’ajoute la sortie de la Grande-Bretagne.

Un fossé entre gouvernants et gouvernés

A la faveur de cette crise, le pouvoir au sein de l’Union européenne a passé de la Commission au Conseil européen, c’est-à-dire aux Etats membres – et notamment aux Etats créditeurs. Ils ont réussi à éviter le pire – l’existence de l’Union était potentiellement menacée – mais ils en paient aujourd’hui le prix politique. Les mesures d’austérité ont creusé un fossé entre gouvernants et gouvernés, à l’origine de la politique de protestation qui déferle sur l’Europe.

Pour en sortir, il ne faut évidemment pas céder à ceux pour qui l’Europe est une notion périmée et qui s’opposent à la mondialisation, à l’immigration, à l’Euro et à Bruxelles. Mais les recettes traditionnelles du «plus d’Europe» sont aussi inadéquates. L’heure n’est pas venue d’une nouvelle constitution, d’un transfert de compétences fédéralistes à l’UE, ou d’un périlleux référendum paneuropéen.

Pat Cox plaide pour une voie intermédiaire: c’est par l’action que l’Europe parviendra à convaincre les Européens, et non pas en retouchant une fois de plus ses institutions. Elle doit obtenir des résultats, rendre effectivement des services – par exemple assurer la sécurité effective de ses frontières extérieures.

Au cours de ces prochains mois, la bataille sera livrée moins à Bruxelles que dans les capitales des Etats membres concernés. On devrait tendre vers une Europe efficace, une Union somme toute plus parfaite plutôt que vers une Union sans cesse plus étroite.

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