Opinion

Le langage de Donald Trump 
ou l’incontrôlable éruption

Le succès de la rhétorique si pauvre du président élu est révélateur du fait que la détresse et la colère poussent à l’abandon d’une résistance critique au bénéfice d’une croyance magique, note Thierry Herman, maître d’enseignement et de recherche

Dans une vidéo récente circulant sur Internet, l’on demande à des partisans de Donald Trump souhaitant que «l’Amérique redevienne grande» ce que cela implique. La question laisse les interviewés bouche bée.

Que l’on ne soit pas dupe, la sélection des interviewés pour ce montage ne doit pas nous pousser à généraliser sur l’abrutissement des citoyens votant aveuglément pour Trump. Dans le camp adverse, on ne trouverait peut-être pas plus d’arguments. Il n’en reste pas moins que cela illustre une forme de triomphe de l’opinion sur la nécessité de pouvoir la justifier.

Vote des femmes

Dans un système bipartisan comme celui des Etats-Unis, le choix restreint polarise le phénomène. Combien ont voté républicain par principe, même en se bouchant le nez, plutôt que de donner leur voix à une démocrate? Lorsqu’un choix est fait par attachement à un camp, ni les outrances, ni les incohérences, ni les fanfaronnades ne le remettent en question.

Le vote plus important qu’imaginé des femmes pour un misogyne avéré illustre le phénomène. Dans un tel système, on peut donc se demander s’il y a une quelconque pertinence à examiner les idées des candidats, les arguments qui les fondent ou leur faisabilité. La question se pose d’ailleurs aussi pour des démocraties multipartites confrontées au vote de protestation. L’enjeu rhétorique qui demeure est de savoir comment séduire les personnes plus volatiles et moins attachées par atavisme à un camp.

Candidat métamorphosé en produit

La réponse est venue par la métamorphose d’un candidat en un produit. Depuis l’invention du marketing politique dans les années 1950, avec les badges «I like Ike» qui soutenaient Eisenhower, la fonction du représentant choisi d’un parti s’efface au profit du personnage que l’on met en scène. Trump, qui glisse son nom de famille dans la plupart des entreprises qu’il fonde, et qui n’hésite pas à le placer dans de nombreux discours, est à ce titre une véritable émanation de la marchandisation du politique.

Mais, jusque-là, les cadres institutionnels avaient plus ou moins résisté. Malgré une «peopolisation» galopante ou le recours massif aux petites phrases, les candidats respectaient des normes de la communication politique. Elaborer un programme politique sensé. Montrer que l’on peut être le président de tous. Respecter les valeurs du parti et de la collectivité. Prouver enfin, souvent par l’argumentation et la maîtrise oratoire, que l’on est doté de l’attribut essentiel des gouvernants: ce que les Grecs appellent la «phronesis», c’est-à-dire la sagesse pratique, la capacité de se gouverner et de se discipliner par la raison.

«Je suis le seul qui sait»

Or tout cela a explosé avec Donald Trump. Un programme politique? Des idées chocs. Le président de tous? Jamais les insultes n’ont volé aussi bas. Les valeurs du parti et du pays? On a vu les tensions avec les Républicains et les scandales liés à certains propos. La maîtrise oratoire et argumentative? Le discours de Trump n’a pas de structure, son lexique est basique, ses opinions ne sont pas étayées. La phronesis? Sa propre équipe de communication le musèle sur Twitter pour éviter une nouvelle et incontrôlable éruption.

En avril 2016, pour prendre juste un exemple de discours représentatif, Trump affirme successivement que les USA reconstruisent les autres pays tout en s’affaiblissant eux-mêmes, que le fait de mettre fin au vol des métiers américains donnera les ressources pour reconstruire l’armée – ce qui doit se produire – et pour retrouver indépendance et force financières, qu’il est le seul candidat à la présidence à comprendre cela, que c’est un sérieux problème, avant de finir par: «Je suis le seul – croyez-moi, je les connais tous – je suis le seul qui sait comment réparer cela.»

Le vol des jobs aux Américains

Cet extrait illustre quatre traits typiques. Primo, l’impulsivité: le candidat enchaîne digressions et incises, donnant l’impression de ne jamais pouvoir épuiser un point avant de passer au suivant. Secundo, le triomphe de l’opinion. Aucun point de vue n’est expliqué ni démontré: comment les USA reconstruisent les autres pays, pourquoi ils s’affaiblissent, comment stopper le vol des jobs aux Américains, pourquoi il faut reconstruire l’armée. Et il ne dira jamais, même s’il le sait, «comment réparer cela». Tertio, la figure du sauveur.

Il n’a pas une solution, il en est une et il appelle à une forme de confiance aveugle par une formule tellement récurrente que l’on parle de «trumpisme»: «Croyez-moi.» Quarto, le processus d’amplification hissé au rang d’évidences qu’il ne ferait que rappeler: Trump dit qu’il est le seul à connaître la solution et présuppose que l’armée américaine est en ruines ou que le vol des jobs aux Américains est avéré et intentionnel.

Cette rhétorique sans argumentation, incohérente sur le plan linguistique, multipliant des certitudes sans les étayer, a malgré tout séduit. C’est révélateur de l’ampleur du ressentiment sourd et trop souvent muet des laissés pour compte de la mondialisation.

C’est aussi révélateur du fait que la détresse et la colère poussent à l’abandon d’une résistance critique au bénéfice d’une croyance magique. Mais n’oublions pas les mots de Kennedy: «Trop souvent, nous nous contentons du confort de l’opinion sans faire l’effort de penser.» Dans un royaume où des mesures en «il n’y a qu’à» ont fonction de baguette magique, dans ce royaume de l’opinion qui a jeté aux oubliettes explications, argumentations, concessions et nuances, le risque est que son roi soit juste le plus fort en gueule.


Thierry Herman est maître d’enseignement et de recherche, Universités de Lausanne et de Neuchâtel.

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