Revue de presse

Au Canada, le premier ministre Trudeau bande ses muscles face à Donald Trump

Pour traiter avec les Etats-Unis, le chef du gouvernement d’Ottawa a choisi une diplomate doublée d’une spécialiste du commerce international, Chrystia Freeland. Il en aura bien besoin, notamment en raison des menaces qui planent sur le traité de libre-échange nord-américain Aléna

Dans la tourmente qui accompagne la toute prochaine investiture de Donald Trump à Washington – ou «pendant que le monde brûle», préfère dire l’Ottawa Citizen – une manœuvre diplomatique en Amérique du nord a passé un peu inaperçue cette semaine: le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, vient de procéder à un remaniement de son gouvernement. Le plus spectaculaire changement? Le remplacement du chef de la diplomatie, Stéphane Dion – qui s’était montré très critique envers le président élu aux Etats-Unis – par Chrystia Freeland, âgée de 48 ans:

Juste après, l’ex-ministre Dion a annoncé quitter la vie politique après plus de vingt ans de service. Ce Québécois paie directement ses propos peu amènes à l’égard de la prochaine administration américaine. Abandonnant la réserve des diplomates, il avait ouvertement attaqué Donald Trump lors de sa campagne électorale, jugeant notamment que le Canada «ne (pouvait) pas accepter» la proposition du milliardaire antimondialisation d’interdire l’entrée des Etats-Unis aux musulmans.

Il faut «une équipe solide»

Suite aux critiques de ses opposants, Justin Trudeau «s’est défendu d’avoir sacrifié ce vieux routier de la politique canadienne – ancien chef du parti libéral et plusieurs fois ministre – sur l’autel des relations diplomatiques avec le puissant voisin du Canada», lit-on dans Le Monde. Mais, nuance-t-il, «les changements à Washington vont présenter des occasions et des défis pour le Canada qui requièrent une équipe solide pour les discussions à venir». Il a donc choisi Chrystia Freeland «pour piloter l’ensemble des dossiers diplomatiques mondiaux mais également ceux concernant les relations économiques et commerciales avec les Etats-Unis qui entrent dans une phase cruciale». Elle est clairement chargée de «négocier», selon le Globe and Mail de Toronto, et en est consciente:

Car l’ancienne ministre du Commerce international conserve bel et bien ses prérogatives sur les échanges commerciaux avec le voisin du sud. C’est un point capital puisque à ce titre, la nouvelle cheffe de la diplomatie devra renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna) entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada que Donald Trump a promis de mettre à plat. Libéral, Justin Trudeau est un fervent partisan du commerce international et du libre-échange, à l’inverse du prochain président américain, en guerre contre les délocalisations et qui veut renégocier, voire abroger, l’Aléna.

La promotion de Chrystia Freeland, qui devient de facto la super-ministre du cabinet Trudeau, démontre l’importance qu’accorde le Canada au maintien de sa relation privilégiée avec les Etats-Unis, quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, et malgré la fin – forcée – de la véritable «bromance» qui s’était développée entre le jeune chef du gouvernement d’Ottawa et le président Obama. Le premier a donc voulu proposer au successeur du second «un nouvel interlocuteur, certes plus affable, mais surtout plus outillé pour parler le langage qui l’intéresse», estime Le Devoir.

Polyglotte et russophile

Comme on le dit dans son entourage, Chrystia Freeland n’a pas peur des «hommes blancs en complet». «Cette femme qu’on dit rassembleuse, poursuit le quotidien de Montréal, pourrait ainsi offrir une interface […] moins rigide que n’aurait pu le faire un Stéphane Dion, à cheval sur les principes.» Ces dernières semaines déjà, le chef du gouvernement canadien avait dépêché dans la capitale américaine ses plus proches lieutenants pour tenir des réunions avec la garde rapprochée de Donald Trump afin de préserver les relations essentielles entre les deux voisins d’Amérique du Nord.

Mais elle a l’habitude des écueils, cette politicienne brillante dont Le Journal de Montréal énumère les «16 choses étonnantes à savoir» sur elle. Polyglotte et ex-journaliste financière, notamment à Washington et à Moscou, de descendance ukrainienne par sa mère, elle est par ailleurs la cible de sanctions russes depuis 2014 et sa participation, en tant que députée, à une manifestation à Kiev. «J’aime la culture et la langue russes, j’ai adoré mes années à Moscou, mais c’est un honneur d’être dans la liste des sanctions de Poutine», avait alors réagi celle qui n’était encore que députée.

Le succès du final du CETA: grâce à elle

Mais d’après Radio-Canada, les choses pourraient vite changer, maintenant, malgré le froid diplomatique jeté par cette bisbille entre Ottawa et Moscou que détaille La Presse. Autre fait majeur et gros atout dans son sac: Chrystia Freeland s’était aussi illustrée l’automne dernier par son abnégation lors des négociations pour conclure l’accord de libre change UE-Canada (CETA), que bloquait la Wallonie, succès politique que son chef de gouvernement avait très chaleureusement accueilli:

Une tribune publiée par le Journal de Montréal (JdM), «Le rameau d’olivier», dit d’ailleurs que «ce remaniement surprise annonce un Justin Trudeau nouveau. Un premier ministre capable de s’éloigner de ses «voies ensoleillées» lorsqu’une dose solide de Realpolitik frappe à sa porte. […] Le 20 janvier, le Canada aura comme nouvel «allié» un président populiste­­ de droite qui ferait passer George W. Bush pour un socialiste. A Ottawa, ses réflexes protectionnistes, voire isolationnistes, inquiètent toutefois bien plus encore.»

Un livre prophétique, déjà

Trudeau tend donc cette branche d’olivier au successeur de Barack Obama pour lui signaler une volonté concrète de s’y «adapter». «Et ce, malgré les différends profonds qui séparent les deux hommes sur plusieurs fronts. […] De toute évidence, qu’il l’aime ou non, le premier ministre canadien­­ prend cette nouvelle donne­­ continentale et mondiale très au sérieux» et «sa deuxième année au pouvoir s’annonce déjà nettement plus exigeante que sa première».

En 2012, Chrystia Freeland fait remarquer avec la publication d’un livre prophétique, Ploutocrates: l’essor des nouveaux super-riches et la chute de tous les autres. Elle y dénonçait «le capitalisme de connivence» qui accentue les inégalités et profite aux entrepreneurs les plus puissants, leur permettant de «modifier les règles du jeu à leur avantage»:

Vision ambiguë, à la fois «trumpiste» et «antitrumpiste», d’ailleurs, dont s’amuse l’auteur du texte publié dans le JdM. Malgré le titre de son bouquin, «la ministre est loin de pencher elle-même vers la gauche de l’échiquier. Cela dit, l’ironie de la situation n’échappera sûrement pas aux coulisses richissimes du pouvoir à Washington. Face à un président misogyne et un cabinet Trump truffé de multimilliardaires, y compris son puissant vis-à-vis Rex Tillerson, Madame Freeland hérite surtout d’une mission politique délicate et complexe.»

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