Revue de presse

«L’Hebdo» disparaît du paysage médiatique, et ses confrères sont méchamment secoués

Les raisons de l’extinction du magazine sont bien comprises par l’ensemble des médias. Mais à chaque fois qu’un titre disparaît, c’est une nouvelle inquiétante pour l’avenir des professions journalistiques

L’Hebdo, sur le site duquel les réactions indignées de blogueurs se sont multipliées depuis une vingtaine d’heures, paraîtra donc pour la dernière fois le 2 février. Le magazine romand, créé le 11 septembre 1981, perdait depuis plusieurs années des lecteurs et des recettes publicitaires. Cette disparition affecte la quinzaine d’employés de l’hebdomadaire, mais 37 emplois en tout au sein des personnels de Ringier Romandie. Cela concerne donc aussi Le Temps, et c’est de nouveau tous les médias de Suisse romande qui sont méchamment secoués.

Au-delà du cas spécifique d’un magazine «particulièrement engagé sur la question de l’adhésion du pays à l’Union européenne», selon Libération, «cʹest toute la presse hebdomadaire qui souffre depuis des années», selon l’émission radiophonique Vertigo de RTS-La Première diffusée lundi après-midi. En cause? «Les nouvelles habitudes de consommation des lecteurs et des internautes», selon Cyril Petit du Journal du dimanche français.

Une «journée noire»

Lui pense que «le modèle actuel de la presse hebdomadaire généraliste a vécu, coincé qu’il est entre le quotidien papier – qui s’est diversifié beaucoup plus vite dans le numérique et s’est réinventé dans sa version imprimée en offrant du décryptage et de la plus-value, ce qui était précisément le rôle des hebdomadaires – et, de l’autre côté, la pression des mensuels de luxe, de beaux objets qu’on aime feuilleter en plusieurs fois et qu’on conserve chez soi.» Aux hebdos, donc, dit toujours Petit, «de trouver un nouveau terrain de jeu». Il y en a qui «marchent», comme les produits de niche, en matière d’informatique, par exemple, ou de télévision. En Suisse romande, TV8 en est un excellent avatar.

Reste qu’à la télé, justement, on a parlé de «journée noire pour les médias romands» au journal de 19h30 ce lundi, entre Darius Rochebin et Bernard Rappaz, rédacteur en chef de l’Actualité et ancien de L’Hebdo. Outre le fait qu’il est «frappant de voir le communiqué de la direction, qui ne dit pas un mot sur l’aventure intellectuelle, mais tient un langage de comptable […] depuis Zurich ou Berlin», le présentateur vedette a évoqué «quelque chose de primitif et brutal». Mais pour eux deux, «c’est tout un pan d’identité romande qui disparaît: une nouvelle inquiétante». Avec ça, «c’est aussi toute la presse romande qui est fragilisée», particulièrement Le Temps, qui partage depuis plus d’une année et demie sa newsroom avec le magazine promis à la mort.

Un «coup de tonnerre»

D’ailleurs, Le Matin titre, dans sa version imprimée: «Ringier sacrifie L’Hebdo pour le bien du Temps.» C’est oublier qu’il y a disparition annoncée du premier et restructuration massive du second. Et Ringier pense que ce second «a davantage de potentiel»; il sortira d’ailleurs un nouveau supplément du samedi, baptisé «T», le 18 février prochain.

Musique d’avenir. Mais pour l’heure, la Tribune de Genève et 24 heures confirment que «l’annonce a été très brutale». Pour les deux quotidiens lémaniques, c’est «un coup de tonnerre qui s’inscrit dans une série. L’Agefi aurait perdu une vingtaine de collaborateurs ces vingt derniers mois. Cet automne, Tamedia supprimait 31 postes à 24 heures et à la Tribune de Genève. Même la RTS, pourtant largement subventionnée par la redevance, biffe des emplois.» Sans compter que «Le Temps a déjà connu deux plans de restructuration ces cinq dernières années».

«Du côté des dirigeants de groupes de médias, les avis sont tranchés, poursuivent ces deux journaux. «Le seul garant d’un journalisme indépendant et de qualité, c’est l’indépendance économique. Aux éditeurs de trouver des formules adaptées aux exigences d’un marché des médias en pleine transformation», indique Ralph Büchi, délégué du conseil d’administration de Ringier Axel Springer Suisse. «C’est seulement en apportant une valeur ajoutée à la communauté que les gens seront prêts à payer pour nos contenus», estime Serge Reymond, le patron de la division de tous les médias payants de Tamedia. «Bénéficier d’une aide étatique n’est pas une solution durable et remettrait en cause l’indépendance des médias, indispensable au bon fonctionnement de la démocratie».»

Point de vue évidemment tout autre dans Le Courrier, qui ne compte plus que 12 pages, qui ne paraît plus que quatre fois par semaine et dont la corédactrice en chef, Laura Drompt, a partagé lundi soir un dialogue de sourds dans le Forum radiophonique de RTS-La Première avec Roger Köppel, conseiller national (UDC/ZH) et patron de la Weltwoche. Pour le quotidien genevois, on a affaire à «un meurtre prémédité» et «le corps est encore chaud. […] Les hommages, encore groggy et stupéfaits, se succèdent. Avec cette interrogation qui ne cesse de revenir: comment en est-on arrivé là?» En attendant une éventuelle réponse, «le rendement à tout prix, voilà ce qui attend les survivants de la newsroom. […] A l’heure de la «post-vérité» et d’une difficulté croissante à s’informer, disposer d’une presse variée […] n’a cependant jamais paru si important.»

En Suisse romande, elle le demeure encore, variée, même si quasi tous les quotidiens font leur Une du jour sur la disparition de L’Hebdo dans une décade. Le Quotidien jurassien juge qu’elle signe cependant «un regrettable nouvel appauvrissement du paysage médiatique helvétique. Certes, L’Hebdo avait au fil des années perdu de sa superbe. Le magazine ne ressemble plus à ce qu’il était à ses débuts: moins de journalistes donc moins de contenu, moins de pages rédactionnelles et publicitaires, moins de flammes et de flamboyance aussi qu’à la grande époque des années quatre-vingt.»

«La voix portait et comptait»

Plus généralement, «le rayonnement de la Suisse romande souffrira de son extinction. […] La voix portait et comptait. Une région qui perd son journal perd de son existence et sa notoriété en souffre.» Mais «le contexte actuel est très difficile pour la presse écrite: le marché publicitaire se réduit comme peau de chagrin, les lecteurs cherchent à s’informer gratuitement, notamment sur les sites et plateformes numériques de médias électroniques qui reçoivent de l’argent public de la redevance pour faire non plus uniquement de la radio ou de la TV mais de la presse écrite en ligne. Ose-t-on affirmer que L’Hebdo a été sacrifié par l’éditeur pour sauver Le Temps, concerné aussi par des restructurations? A l’évidence, la mort du magazine offre dans l’immédiat un supplément de vie au quotidien. Espérons pour longtemps.»

En Valais, Le Nouvelliste écrit, lui: «Que l’on apprécie ou que l’on déteste le ton que développait ce magazine – les réactions sur les réseaux sociaux hier démontrent qu’il ne laissait en tout cas pas indifférent – la décision […] met fin à l’histoire d’un titre qui aura marqué son temps. Mais ce temps n’est plus» et «la presse écrite se trouve à un tournant de son histoire»: «Certains prédisent une mort certaine au journal papier dans quatre ou cinq ans. […] La presse quotidienne doit évoluer si elle ne veut pas complètement disparaître. […] Elle sera sans aucun doute possible numérique. La question n’est plus de savoir si elle doit faire ce pas, mais quand et sous quelle forme.»

«Un vent glacial venu du Nord»

«Pourtant» – ironie du sort relevée par L’Express neuchâtelois – «en septembre 1995, alors que le Web n’en était qu’à ses balbutiements», avait été lancé webdo.ch, «le premier site de presse francophone d’Europe, […] à la pointe de cette révolution en Suisse romande». Las, aujourd’hui, «un vent glacial venu du Nord a eu raison de [la] flamme vacillante» du magazine, lit-on dans l’éditorial de La Liberté. «Car depuis ses années flamboyantes, ce fleuron des médias suisses se fanait, asséché par le reflux du lectorat et des recettes publicitaires. […] Que valent, vu de Berlin, le sort de 37 collaborateurs basés à Lausanne ainsi qu’une page de l’histoire politique et intellectuelle romande? Rien, la preuve est faite.»

Le rédacteur en chef actuel de L’Hebdo, Alain Jeannet, a répondu aux questions de quotidien fribourgeois. Lui «ne pense pas que c’est une décision contre la Suisse romande. De l’autre côté de la Sarine, des titres ont aussi disparu: je pense à Cash du groupe Ringier ou Facts de Tamedia. De même le groupe allemand Axel Springer, basé à Berlin, avec lequel Ringier a créé une coentreprise, a choisi de vendre ses quotidiens régionaux. Ce sont des choix de stratégie qui peuvent se comprendre. En l’occurrence, le fait que les centres de décision s’éloignent ne facilite pas une bonne compréhension des particularités du paysage médiatique romand.»

Outre-Sarine…

En Suisse alémanique, Persönlich parle d'«une claque pour la presse romande» et titre aussi sur «Das traurige Ende einer histoire d’amour», tandis que le CEO de Ringier, Marc Walder reconnaît, dans la Neue Zürcher Zeitung, «une coupe claire» dans les effectifs. «A propos de laquelle il ne reste même plus de temps pour pleurer», écrit le Tages-Anzeiger en observant l’enterrement tout proche, le 2 février.


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