Télévision

Bernhard Russi, la légende du ski suisse, dévoile son intimité dans «Temps présent»

Pour la première fois de manière aussi intense, le grand descendeur des années 1970 parle des malheurs de sa vie. Dans un film documentaire diffusé ce jeudi soir sur RTS Un. Revue de presse

Avant les exploits de Val Gardena en 1970 ou aux Jeux olympiques de Sapporo, en 1972, il y a la religion, dit-il dans le film Bernhard Russi, entre ombre et lumièrediffusé ce jeudi soir dans Temps présent, sur RTS Un. Mais il dit à Migros Magazin s’en être finalement détourné, peut-être parce que la vie ne lui a pas toujours porté chance. Oui, «j’ai été élevé dans le plus strict catholicisme et j’ai eu beaucoup de succès dans mes activités d’enfant de chœur et de servant de messe. A l’âge de 13 ans, j’étais persuadé que je deviendrais prêtre.» Son destin en a décidé autrement.

Aujourd’hui, à 69 ans bientôt et presque un demi-siècle après ses triomphes sur les pistes, Bernhard Russi est encore «une des personnalités les plus célèbres de Suisse», aux yeux de l’Urner Wochenblatt. Une simple recherche thématique sur Facebook suffit pour s’en convaincre. Mais il est surtout connu comme porteur d’image, pour un lunetier et pour une marque automobile de 4x4 japonaise. Car pour les générations d’avant Federer, il incarnait une vedette rayonnante du ski suisse. Un mec intelligent, posé, réfléchi, beau, grand technicien. Perfekt, le skieur d’Andermatt. L’exact contraire de son ami-rival d’alors, le mythique fonceur valaisan de Versegères, Roland Collombin, «tête brûlée» de sale gamin, lui. Ces deux-là qui se trouvèrent tout de même derrière l’Autrichien Franz Klammer lors de la descente de Coupe du monde de ski alpin 1973-1974 à Schladming:

Un type, aussi, qui cultive aujourd’hui encore une forme charismatique de dynamisme sportif, au service de son Heimat, les Alpes uranaises, ou des plaisirs simples, comme celui d’un bon risotto aux champignons:

L’image proprette et heureuse de l’Uranais, de celui que tout le monde voyait comme un héros à qui tout réussissait, est sans doute excessive et ne correspond pas à son histoire personnelle. Celle-ci est tout autre, comme l'a révélé le documentaire (un peu en allemand et beaucoup en dialecte) Bernhard Russi – Von hohen Gipfeln und dunklen Tälern de Michael Bühler, déjà diffusé dans sa version originale en janvier dernier par la télévision alémanique. Dans les méandres d’un long fleuve guère tranquille: une première femme, Michèle, engloutie dans une avalanche en 1996, une sœur lourdement handicapée à la suite d'une erreur médicale, et un frère mort jeune. «Des plus hauts sommets aux sombres vallées», dit le titre du film, dont la bande-annonce a séduit sur Twitter:

Parmi «les coups du destin», ou «les moments les plus difficiles qui vont à l’encontre de son image de Sonnyboy», écrit la Luzerner Zeitung, il y a aussi ce père, dont il dit – toujours à Migros Magazin – qu’il l’avait prévenu dès ses premières victoires en Coupe du monde de ski: «Redescends tout de suite de ton podium!» En 1975, alors qu’il était mourant, Bernhard voulut lui offrir une dernière victoire à Kitzbühel. Il a tout risqué, et chuté. «Les journalistes savaient que ce fut une grande souffrance pour moi. Mais ils se sont tus. Aujourd’hui, il y aurait eu de gros titres dans les journaux.»

Cette «part de blessure», selon l’Aargauer Zeitung, l’ancien champion devenu consultant sportif pour la télévision le raconte sobrement au journal coopératif alémanique, mais non sans émotion, ni lucidité. «Lorsque Michèle est morte, c’est mon fils de 16 ans qui m’a consolé, alors que pour moi c’était horrible de devoir lui annoncer la disparition de sa mère. C’est étonnant de voir comment les enfants peuvent voir la vie avec pragmatisme, même avec philosophie.»

«On n’est pas le héros de tout un chacun»

Moins de 48 heures avant la descente masculine des championnats du monde de Saint-Moritz, il ajoute, désormais conscient que l’on n’est pas toujours attendu de retour d’une compétition au bout du monde comme quelqu’un d’indispensable: «On n’est pas le héros de tout un chacun, et surtout pas de sa famille ni de son épouse.» Sa seconde, Mari, lui avait dit une fois, raconte-t-il: «Ça va très bien chez nous, quand tu n’es pas là.»

C’est ce qu’il répète aussi, longuement, au SonntagsBlick, en évoquant la scène de sa visite, filmée, dans l’établissement médical où vit sa sœur Madeleine. Un des moments les plus intimes du doc, dont l’ancien champion remercie le réalisateur, lui qui a su «établir un rapport de confiance». Ce qui l’a «surpris», dit-il, lui «a ouvert les yeux» et lui a «permis de se réconcilier avec toutes les facettes» de sa vie. Il est d’ailleurs convaincu que les téléspectateurs ne verront pas Bernhard Russi lui-même dans le film, mais «quelque chose de leur vie à eux».

«Belle conclusion», fait remarquer le journaliste du SoBli. Mais ce n’est pas cela, la conclusion qu’en tire l'homme blessé. Pour lui, c’est plutôt qu’il est «devenu un peu angoissé à l’idée qu’un nouveau drame» frappe sa famille: «Quand je faisais du ski de compétition, je ne connaissais pas la peur. Alors maintenant, il faut espérer qu’il ne se passe plus rien de grave, et je serais soulagé. Ça me tourne tout le temps dans la tête»… Et c’est cohérent avec cette maxime (quasi) confucéenne tout récemment relayée sur Twitter, qui veut que «si la chance nous sourit un peu, nous devons être prêts»:

«Magnifique», «émouvant». «Quelle classe!», «quelle droiture!» commentent les internautes du quotidien zurichois, à propos du beau gosse des années 1970 pour qui un hiver sans neige n’en était pas un:

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