Ma semaine suisse

Si Dieu était suisse…

On a ignoré l’importance de la décision populaire, surtout en Suisse alémanique, pour la naturalisation facilitée. Ce vote ouvre pourtant une fissure dans la représentation conservatrice de la notion de peuple suisse

Si les Suisses avaient créé les Alpes eux-mêmes, elles ne seraient pas aussi hautes, avait affirmé un jour le Prix Nobel de littérature Carl Spitteler. Et l’écrivain Hugo Loetscher d’ajouter bien plus tard: «Si le Bon Dieu avait été suisse, il serait toujours en train d’attendre pour créer le monde.»* Pour nous Suisses, il est essentiel d’attendre le bon moment: pour adhérer à l’ONU, donner le droit de vote aux femmes, naturaliser les étrangers et, peut-être demain, adhérer à l’UE. Et c’est pourquoi nous nous y sommes pris à quatre fois pour faciliter quelque peu la naturalisation des jeunes étrangers de la troisième génération. Mais nous l’avons fait et, comme aurait dit Hugo Loetscher, «Nous avons vu que cela était bon».

Durant la semaine écoulée, commentateurs et chroniqueurs se sont beaucoup énervés autour du succès de la gauche contre la réforme de l’imposition des entreprises. Un vote de circonstance et non une révolution. Alors que l’on a ignoré l’importance de la décision populaire, surtout en Suisse alémanique, pour la naturalisation facilitée. Certes son impact est restreint: quelque 25 000 jeunes potentiellement touchés dans un premier temps puis, chaque année, quelque 2300 candidats possibles. Et sans naturalisation automatique. Pourtant, ce vote ouvre une fissure dans la représentation conservatrice de la notion de peuple suisse qu’a eue jusque-là une majorité.

A la fin des années 1970, le film de Rolf Lyssy «Les Faiseurs de Suisses» illustrait bien la conception que l’on avait en Suisse alémanique d’un pays dont toute l’histoire, tous les mythes, évidemment alpins, auraient convergé pour donner naissance à un peuple organiquement soudé. L’ethnologue Pierre Centlivres, dans une étude de 1993, avait mis le doigt sur «une identité nationale à fonction unificatrice, voire totalitaire, qui intégrerait l’idéologie de l’origine commune». D’où l’opposition viscérale de l’UDC à toute ouverture qui mettrait en péril l’idée de nation homogène.

Or, ce qu’indique le vote de dimanche 12 février, c’est la lente, très lente, prise de conscience, dans les villes surtout, que l’identité nationale est constituée d’abord de la volonté exprimée chaque jour de vivre ensemble. C’est l’indice d’une profonde mutation sociologique entamée il y a plus d’un demi-siècle et qui s’affirme aujourd’hui seulement.

En 2015, une vaste étude «Suisse: société multiculturelle», publiée sous la direction de François Grin, Jacques Amos et consorts, révélait une jeunesse suisse loin de clichés conservateurs: multiculturelle, tolérante, ouverte envers les étrangers et leur culture, tout en restant attachée à ses racines. Une Suisse dans laquelle un tiers des jeunes de moins de 25 ans a un ou deux parents étrangers. Plus les jeunes habitent dans les grandes villes, plus leur tolérance est grande. En revanche, montrait l’étude, ils resteraient exigeants sur le respect des valeurs fondamentales, égalité hommes-femmes, démocratie, liberté d’expression.

Malgré des bastions de résistance dans la Suisse orientale, c’est cette Suisse-là qui s’est exprimée majoritairement le 12 février. Certes, il y aura encore bien des retours de manivelle, mais on voit que sur cette question précise des naturalisations, la résistance de l’UDC ne peut plus être qu’un combat retardataire. Reste notre grand point commun: nous hésitons toujours sur le moment idéal pour dire «oui». Au fait, n’est-ce pas plutôt normand?

* Hugo Loetscher, «Si Dieu était suisse…», éditions Fayard 1991

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