Nouvelles frontières

Un monde de plus en plus incertain

La Conférence de Munich sur la sécurité s’interroge sur l’avenir de la démocratie. Ni plus ni moins

Ce week-end se tient la 53e Conférence sur la sécurité de Munich. En un peu plus d’un demi-siècle d’existence, ce Davos de la défense a été le témoin privilégié de nombreuses crises. L’an dernier, son directeur, Wolfgang Ischinger, expliquait que jamais depuis la création de ce forum organisé avec le soutien des autorités allemandes le monde n’avait semblé aussi porteur de crises. En ce mois de février 2017, le constat est encore plus sombre: va-t-on vers un monde post-démocratique? C’est désormais la question.

Qu’est-ce qui a changé? Il y a un an, la montée des populismes, la crise des réfugiés, les conflits non résolus en Syrie et en Ukraine, les attaques terroristes, les menaces du réchauffement climatique, le retrait relatif des Etats-Unis, apparaissaient comme de puissants déstabilisateurs d’un ordre international hérité de la Deuxième Guerre mondiale. Vu d’Allemagne, vu d’Europe, vu des Etats-Unis, du moins subsistait-il encore un horizon, un cap: la défense de valeurs communes, d’un ordre libéral – au sens large du terme – qui a longtemps été le fondement d’un ordre mondial porteur de croissance et d’un certain progrès malgré tous ses défauts.

L’âge «post-occidental»

Avec l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et la victoire du Brexit au Royaume-Uni, cet horizon est en train de s’effacer. Le repli nationaliste, le refus des règles internationales, le retour triomphal des propagandes et l’apologie de l’homme providentiel ébranlent toutes les certitudes passées. Dans leur rapport annuel, les organisateurs de la Conférence de Munich parlent de «politique internationale post-vérité» et de citoyens des Etats démocratiques ayant de moins en moins confiance dans leur système politique. Avec le virage à 180 degrés de la politique américaine se pose la question d’un âge «post-occidental», «post-ordre mondial».

Ce pessimisme se nourrit d’une perte de repères engendrée par une modernité qui a lentement mais sûrement détruit tout lien collectif au profit de l’individu-consommateur arrimé à une logique de court-terme. Cet âge de la «disruption» généralisée brouille toutes les lectures classiques. C’est du moins l’une des nombreuses explications qui émergent de ce forum sous la plume de Mark Leonard, le directeur du Conseil européen des relations internationales.

Zygmunt Bauman

Mark Leonard s’appuie sur la théorie de la «société fluide» du sociologue récemment disparu Zygmunt Bauman: la fluidité qui mène au relativisme absolu s’est substituée à la solidité des institutions. L’irruption du terrorisme et de la cyberguerre annule la distinction entre politique intérieure et politique étrangère. La frontière entre la guerre et la paix s’efface, comme l’a montré l’apparition des «petits hommes verts» de Vladimir Poutine en Crimée. Le temps des grandes alliances de sécurité, à l’image de l’Otan, est compté. Tout comme celui de l’équilibre des grandes puissances, un principe qui était au cœur de la paix westphalienne. «L’idéal d’un ordre international est devenu une aspiration impossible», conclut Mark Leonard.

Si cette logique devait l’emporter – elle n’a pourtant rien d’inéluctable – Donald Trump est alors l’homme de la situation. Le président américain mélange ses intérêts personnels et ceux de l’Etat, il affaiblit les institutions et les contre-pouvoirs en se proclamant premier homme après dieu, il entretient un flou absolu sur sa politique étrangère. C’est l’homme fluide par excellence. Le résultat est de créer une très grande imprévisibilité de la première puissance mondiale. Dans un monde de purs rapports de force, c’est un avantage. C’est aussi ce qui le rend parfaitement incertain, donc dangereux.

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