Revue de presse historique

Cent ans après son abdication, la mémoire trouble du dernier tsar de Russie

Le 15 mars 1917, la révolution de février à Petrograd balayait le dernier représentant de la dynastie des Romanov. Un siècle plus tard, que reste-t-il de Nicolas II, que le «Journal de Genève», au moment de sa chute, vit surtout comme une victime?

En Pologne, Polityka rappelait en octobre dernier que le tsar Nicolas II avait déclaré lors d’une interview à un journal donnée le premier jour de la Révolution de Février à Petrograd: «Rien d’important ne s’est produit hormis le fait que j’ai bu mon thé à l’heure habituelle.» Saint, tyran aux mains couvertes de sang, chef d’Etat incompétent ou simple victime de l’Histoire, le dernier des Romanov? L’Empire balayé «en quelques mois, la Russie passe d’un régime tsariste à un pouvoir bolchevique». Mais comment cela a-t-il été possible?»

Courrier international relaie à ce propos l’analyse de l’historien russe Alexandre Choubine – livrée à l’origine à l’hebdomadaire russe Expert – dans le cadre de sa série sur le centenaire des révolutions de 17 et de l’abdication de Nicolas II. Car aujourd’hui, la Russie continue de débattre de l’héritage du dernier tsar: «Il n’y a pas de consensus dans la société ou chez les historiens», résume Boris Kolonistky, professeur d’histoire à l’Université européenne à Saint-Pétersbourg. Si les orthodoxes les plus fervents vénèrent un Romanov canonisé, de nombreux Russes considèrent cependant qu’il appartient au passé et une majorité d’historiens critiquent la faiblesse de sa politique.

«La peur du pouvoir disparaît»

Mais que s’est-il alors passé, exactement, il y a un siècle? Moskovski Komsomolets explique que «tout commence probablement» le jour «où Nicolas II, se trouvant à Tsarskoïe Selo [aujourd’hui Pouchkine], annonce au commandant du palais, Vladimir Voeïkov, général major de la suite impériale: «J’ai décidé de me rendre mercredi à la Stavka [grand quartier général de l’armée].» La Première Guerre mondiale bat son plein et l’empereur partage son temps entre la résidence d’été des empereurs, où se trouvent l’impératrice et leurs enfants [à quelques kilomètres de Petrograd], et le quartier général de l’armée, installé à Moguilev [dans l’actuelle Biélorussie, à 700 kilomètres de là].»

Fatale erreur? «Le tsar parti, à Petrograd la peur du pouvoir disparaît.» «D’intelligence ordinaire et de faible volonté, ne pouvant se hausser jusqu’à sa tâche immense», le tsar de toutes les Russies (de 1894 à 1917) va donc tomber et disparaître «comme broyé, […] emporté par la vague révolutionnaire», confirme Georges Wagnière, alors directeur du Journal de Genève (JdG), dans l’édition du dimanche 18 mars 1917. Car «les esprits les plus éclairés, même parmi les éléments les plus conservateurs, comprennent enfin qu’il ne suffit pas d’écraser la révolution pour sauver l’empire».

C’est que «les peuples civilisés veulent se gouverner eux-mêmes suivant des règles qui assurent le plus possible à chaque individu le respect de sa dignité humaine». Reste que l’abdication du tsar, à l’époque, sidère le monde. C’est «un fait extraordinaire et inédit dans l’histoire russe», ne peut que constater le JdG. Car on peine à l’imaginer aujourd’hui, mais «l’empereur n’est élu que par la grâce de Dieu. Il incarne le pouvoir religieux. Il est le roi et le pape de la Russie», écrit encore Wagnière: comme dans un processus absurde, «Nicolas II renonce» donc seul «à la charge dont il est investi par Dieu seul».

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«Réconciliation»

Dans une enquête publiée en février par le Centre analytique Levada, une organisation non gouvernementale russe indépendante de recherches sociologiques et de sondages, près de la moitié des personnes interrogées disaient avoir une opinion favorable de lui. Quant à Vladimir Poutine, il l’a de fait en partie réhabilité. Mais globalement, l’héritage des empereurs russes a été évidemment dénigré par les autorités soviétiques, puisque ses successeurs ne furent autres que les secrétaires généraux du Parti communiste. Poutine a ensuite inauguré des statues ou des expositions célébrant la dynastie tricentenaire des Romanov, et en décembre dernier, il a donné le «la» en expliquant que le centenaire des révolutions de 1917 devait permettre la «réconciliation».

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Pour le dernier descendant direct des Romanov vivant en Russie, Paul Koulikovski, l’abdication de Nicolas reste nimbée de mystère. «Elle aurait pu facilement être évitée», explique à l’Agence France-Presse l’arrière-petit-fils de la sœur de Nicolas II. «Il était isolé et n’avait ni famille, ni amis autour de lui à ce moment crucial», ajoute cet homme de 56 ans, qui est sans illusion sur l’avenir des Romanov dans la Russie actuelle en citant un récent sondage montrant que seuls 20% des Russes souhaitent un retour de la monarchie.

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La mémoire populaire se souvient de «Nicolas le Sanguinaire», coupable d’avoir fait tirer sur des manifestants pacifiques lors de la révolution de 1905. Pourtant, écrit encore le JdG, à son avènement, «que d’espérances! Il est jeune, sympathique, sa figure respire la franchise et la bonté. […] Il était monté sur le trône avec les intentions les plus généreuses. Il a donné à sa nation une Constitution et un parlement. Il a régné en bon souverain. Il a fait ce que des démocraties, terrorisées par l’opinion, n’oseraient pas faire: il a arraché des mains du peuple le poison de l’alcool.» Naïveté? Durant la dernière décennie du XXIe siècle, 24% des ressources du gouvernement proviennent de l’impôt sur la vodka!

Selon Boris Kolonitsky, le tsar «n’était simplement pas un bon politicien», il n’a pas su gérer les mutations culturelles et socio-économiques de son empire: «Il ne voulait pas de réformes. C’était conforme à ses croyances, celles d’un fervent monarchiste», note l’historien. «Je ne suis même pas sûr qu’un bon politicien aurait pu diriger le navire russe à travers ces récifs. Le challenge était énorme», ajoute-t-il toutefois, la Première Guerre mondiale ayant encore compliqué la situation et provoquant «l’immense bouleversement qui s’accomplit dans la Sainte Russie», écrit le JdG.

Incurie et esprit de routine

Dans les faits, lit-on encore à l’époque, la guerre «a rendu plus sensibles à la masse les fautes, l’incurie, l’esprit de routine d’une bureaucratie toute-puissante, composée de milliers de fonctionnaires formant une coterie inaccessible à toute idée de progrès et ne poursuivant que son intérêt personnel. Le désordre de l’administration n’a fait qu’accroître et envenimer tous les maux de la guerre: la famine, le chômage, la disette de charbon, la suspension des transports.»

On sait comment «finira» Nicolas II: assassiné avec toute sa famille et ses proches domestiques par les bolcheviques en juillet 1918. Ce, alors que le monde s’attaque «au musée des antiquailles» du XIXe. Mais pour Wagnière, il y avait un grand espoir une fois que cette guerre interminable finirait. Il fallait selon lui «regarder […] plus loin que les fait immédiats, vers les vastes horizons» d’où allait «naître l’Europe de demain»…

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