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La création artistique n’a pas de sexe, et c’est tant mieux

Silvia Ricci Lempen dénonce, à raison, le fait que la création artistique est encore un bastion masculin. Mais, questionne notre chroniqueuse, pourquoi défendre les femmes artistes dans la mesure où leur production, et c’est heureux, n’est pas spécifiquement féminine?

Les femmes sont sous-représentées dans la création artistique mondiale et ça fait mal. Ce constat, rappelé par la très pertinente Silvia Ricci Lempen dans les pages du «Temps», est en partie lié au pli patriarcal qui veut que, dans le passé, le peintre, le compositeur et l’écrivain aient été traditionnellement masculins. L’écrivaine vaudoise parle joliment à ce sujet d’un «arrière-pays» qui modèle notre inconscient et nous impose ces référents dominants. Aujourd’hui, le déséquilibre est bien sûr plus évident dans la musique classique que dans le cinéma, la littérature, les arts plastiques ou les arts de la scène, mais le tout traîne la patte, car «plus une activité comporte du pouvoir symbolique, plus sa structure patriarcale profonde résiste à l’évolution». Et de citer les professeurs d’université comme exemple criant de cette inégalité…

Quand on a énoncé et regretté ce fait, on n’a encore rien dit du produit de cette inégalité. Et là, ça devient très compliqué. Car, me semble-t-il, il n’existe pas de «création féminine», ni de «création masculine». J’adore Virginie Despentes et j’adore Laurent Gaudé. La première me plaît pour son regard sans pitié sur la société et son ton musclé. Elle me subjugue aussi dans sa lutte pour ne pas être réduite au viol qu’elle a subi. Son combat contre la double peine – être violée et être à jamais «celle qui a été violée» – me remplit de force et de fierté. Ne nous laissons pas, jamais, enfermer! Quant à Laurent Gaudé, il me bouleverse avec son élan fraternel pour tout ce qui est brisé, chancelant, cabossé. Son lyrisme et sa délicatesse d’énoncé me plongent également dans un ravissement reconnaissant. Je le lis, je fonds, c’est ainsi. Il est évident que si l’on devait «genrer» ces deux écritures, on dirait, pour faire vite, que Virginie Despentes a une plume virile tandis que Laurent Gaudé a un style féminin, voire maternel. Mais ces analyses feraient crier puisque précisément, elles procéderaient d’une vision clivée et archaïque des genres…

Je comprends bien le souci d’équité sociale que défend Silvia Ricci Lempen. Mais si on admet que la production des femmes artistes n’est pas spécifiquement féminine, il paraît légitime que le public ne se pose pas la question du sexe lorsqu’il consomme de la culture, puisque – et c’est heureux – aucune différence esthétique systématique n’accompagne cette distinction. Autrement dit, les femmes artistes sont artistes avant d’être femmes, c’est leur droit le plus strict. Du coup, je me pose sans malice cette question: leur liberté totale de ton et de production est-elle vraiment compatible avec une démarche de protection?


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