Revue de presse

Dans la douleur, la ville natale de Karl Marx accepte une statue venue de Chine

Comme on fêtera en 2018 le bicentenaire de la naissance de l’auteur du «Capital», la cité de Trèves s’est politiquement déchirée sur la question de savoir s’il fallait honorer ou non l’encombrant cadeau de Pékin

«Un Karl Marx de 6 mètres de haut, le cadeau empoisonné venu de Chine»: voilà le titre choc de Courrier international pour décrire la statue monumentale conçue par le sculpteur Wu Weishan, que Pékin s’est mis en tête d’offrir offre à la ville de Trèves (Trier), en «signe de reconnaissance», pour célébrer le bicentenaire de la naissance de l’auteur du Capital au cœur de sa ville natale (en 1818). Qui est d’ailleurs un lieu de pèlerinage pour les jeunes touristes chinois:

Mais la cité de Rhénanie-Palatinat, qui s’appelle Tréier en luxembourgeois, située à deux pas de la frontière avec le Grand-Duché, «est divisée», convient le conseiller municipal chargé de la culture sur la chaîne de télévision régionale SWR. Cependant, «l’art est précisément fait pour ça», dit-il. Aussi, ce lundi 13 mars, après un dernier débat enflammé, le conseil municipal de Trèves a-t-il voté à une forte majorité (42 pour, 7 contre, 4 abstentions) en faveur du mémorial venu de l’Empire du Milieu.

A grand homme, grande statue. Celle-ci mesurera 6 m 30 de haut, socle inclus – et c’est précisément cette «démesure» qui «a déclenché de vives polémiques dans la population» – et trouvera finalement «sa place au cœur de la ville». Un prototype du Karl Marx de Wu Weishan, «un artiste proche du pouvoir», souligne la radio Deutschlandfunk, «est actuellement exposé» sur place. D’une allure très «conventionnelle, portant redingote», non loin de la Karl-Marx-Haus, sa maison natale.

A priori, il n’y avait cependant pas de raison, aux yeux de Métro Montréal, que Trèves se mette à «imiter» l’ancienne Allemagne de l’Est, qui «affiche le nom de Karl Marx dans un grand nombre de lieux publics. Plusieurs d’entre eux ont gardé le nom du père du socialisme après la chute du communisme.» La ville a déjà pas mal d’atouts pour elle-même, «située au bord de la Moselle, au cœur d’un prestigieux vignoble», précise le New York Times.

Donc «la partie n’a pas été facile.» A la tête d’une coalition hétérogène réunissant le CDU, Die Linke et le SPD, le maire social-démocrate «a dû affronter une opposition déterminée. Les Verts (une minorité d’entre eux) auraient préféré refuser le cadeau de la Chine pour mieux dénoncer les entorses aux droits de l’homme de Pékin» et les libéraux du FDP n’ont évidemment pas d’affection particulière pour les communistes chinois. «Même l’Alternative pour l’Allemagne (droite populiste) s’en est mêlée, relate le Spiegel, pour se déclarer hostile au projet, car Marx rejetait la démocratie parlementaire, […] c’était un révolutionnaire antidémocratique», selon elle.

«Un révolutionnaire qui déclenche à nouveau la révolte», aux yeux de USA Today. «Alors, tout le monde ne veut pas se rendre à cette party», ajoute le Washington Post. Deux cents ans après, Marx «suscite toujours la controverse et des luttes intestines», écrit le Shangaiist. Sa réapparition a été perçue «négativement par certains citoyens» qui ne comprennent pas comment «on peut installer une statue de l’homme qui a joué un rôle majeur dans le développement du communisme, c’est une honte et non un honneur pour Trèves.» Ce à quoi le maire répond, pour la Deutsche Welle, que cela «n’a rien à voir avec une quelconque glorification: ces temps-là appartiennent au passé.»

La CDU y a notamment vu «un honneur pour la ville, espérant aussi que les touristes chinois viendraient encore plus nombreux (150 000 chaque année) à Trèves. Quant à Die Linke, elle se réjouit de l’occasion pour que le débat renaisse et que l’œuvre de Marx, en particulier son analyse pertinente du capitalisme, continue d’agiter les esprits.» Pour cela, les Trévirois attendent le 5 mai 2018, la date exacte du bicentenaire de sa naissance, lorsque, «au pied de la grande statue en bronze s’ouvrira» pour un peu plus de six mois une grande exposition, Karl Marx 1818-1883. Sa vie, son œuvre, son époque.

La décision des autorités locales «ne préjuge pas toutefois de la taille de la statue, pas plus que de l’endroit où elle sera placée», souligne le conseil municipal dans un communiqué, que relaie Ouest-France. Selon Reuters Allemagne, Wu Weishan a proposé qu’elle soit installée Simeonstiftplatz, à deux pas de «la Porta Nigra, la porte romaine monumentale et fortifiée qui fait figure de symbole de Trèves».

«Que le plus grand pays au monde […] pense à la petite ville de Trèves est une grande chose. C’est un grand honneur», selon Andreas Ludwig, le conseiller municipal chargé des projets de construction. Face aux oppositions, cependant, l’ambassade de Chine à Berlin s’en est mêlée en précisant à la Frankfurter Allgemeine qu’il s’agissait là d’un «cadeau amical» de son pays et non d’une «opération de propagande». Ce qui déclenche parfois l’ironie:

Résultat: le Trierischer Volksfreund considère cela comme une malheureuse «ingérence» dans les processus démocratiques allemands et la diplomatie chinoise comme un «malentendu». N’empêche, à Trêves, perdure chez les opposants l’idée que cette statue pourrait hélas rappeler «les heures noires» vécues par l’Allemagne entre 1945 et la chute du Mur. Il y a «la mémoire» et il y a «les barricades», selon la formule de La Repubblica.

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