Incidences

Soixante ans d’Union européenne et nous et nous et nous…

L’UE ne veut plus se contenter des accords bilatéraux avec la Suisse et demande un nouveau cadre institutionnel. Cette requête se heurte au scepticisme de l’opinion publique que les partis politiques se gardent bien de combattre, écrit notre chroniqueur et ancien ambassadeur François Nordmann

Le 60e anniversaire du Traité de Rome, le 25 mars prochain, tombe mal. Certes, les résultats obtenus par l’Union européenne (UE) depuis 1957 sont impressionnants: création d’un cadre de paix pour le continent tout entier, d’un marché unique de 500 millions de consommateurs, élargissement à l’Europe de l’Est, institutions intégrées telles que la Cour de Justice et le Parlement européen sont autant de succès que personne ne pouvait prévoir à l’époque. L’union proclamée par six états qui ont aboli les droits de douane et mis en commun une partie de leur souveraineté, s’efforçant de mener des politiques communes dans de multiples domaines, est sans précédent.

Sa force d’attraction sur l’ensemble des pays du continent n’était pas non plus acquise à l’origine. L’UE est devenue la première puissance commerciale du monde et reste une terre de haut développement scientifique, technologique et social: c’est une remarquable performance. Il faut encore citer la création de l’euro et la concertation quasi-permanente des chefs de gouvernement. Il y a de quoi célébrer, en effet, en dépit de la sortie du Royaume-Uni, qui gâche la fête. Mais alors, d’où viennent les doutes qui accompagnent la commémoration?

L’Europe menacée

La longue marche entamée à l’abri du parapluie nucléaire américain dans un monde bipolaire a débouché sur une redistribution des cartes géopolitiques et géoéconomiques: la mondialisation de l’économie, avec le passage à l’économie numérique et à l’automation, l’émergence de centres de pouvoirs qui n’existaient pas il y a soixante ans (Chine, Inde, Brésil et autres), la mise en cause de l’ordre international issu de la seconde guerre mondiale, notamment par la Russie, le rejet du libre-échange et même de la construction européenne par les Etats Unis de plus en plus repliés sur eux-mêmes sont autant de défis auxquels l’UE n’est guère en mesure d’apporter une réponse convaincante. La crise économique de 2008 commence seulement à être dépassée. L’inégalité sociale qui s’est creusée depuis lors a contribué à la montée du populisme et au désenchantement des citoyens.

Au sein de l’Union, les préoccupations des Etats l’ont emporté sur l’action d’une commission européenne censée représenter l’intérêt général, faussant le jeu des mécanismes conçus par Jean Monnet. Enfin l’UE fait face à des menaces extérieures sur ses frontières orientales et du sud, à des attaques terroristes et à une crise migratoire sans précédent.

A Rome, vingt-sept états membres – la Grande Bretagne a jugé plus décent de s’abstenir – adopteront une Déclaration solennelle avant d’entonner l’Hymne à la Joie… Il est question de relancer l’Europe à deux vitesses: ceux qui en veulent plus pourraient s’intégrer davantage, par exemple dans le domaine de la sécurité. Le débat sur l’avenir de l’UE ne sera pas clos samedi prochain. La Commission qui vient de publier un Livre blanc sur ce thème doit encore livrer plusieurs rapports cet été.

Culte du bilatéralisme

La Suisse a suivi les diverses phases de l’évolution de l’UE en envisageant d’abord de négocier un accord d’association au début des années soixante. En 1992, le Conseil fédéral a proposé d’adhérer à l’UE, avant de devoir très vite y renoncer. Le peuple ne l’a pas suivi sur l’Espace économique européen. Par la suite, à la fin des années nonante, trois des principaux partis gouvernementaux ont à leur tour préconisé l’adhésion avant de se renier et de se convertir au culte du bilatéralisme.

Mais aujourd’hui l’UE ne s’en contente plus et demande un nouveau cadre institutionnel pour améliorer le fonctionnement des accords bilatéraux. Cette requête se heurte au scepticisme de l’opinion publique que les partis politiques se gardent bien de combattre. Quand bien même les négociateurs finiraient par trouver une solution, le sort de ce projet en votation populaire demeure incertain. Les manifestations marquant le 60e anniversaire du Traité de Rome sont empreintes de réalisme. Du côté suisse, elles nourrissent un attentisme accru.

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