Révolution de palais

Vive la politique, vive la France!

En France, les élites ne gouvernent plus: elles s’entre-tuent pour leurs privilèges. En Suisse, on a encore de la marge, mais on en prend le chemin, pense notre chroniqueur

«J’arrête, j’en peux plus, je jette l’éponge». Un député socialiste français me racontait récemment son désespoir: la politique est devenue insupportable. «Tu te fous à poil toute ta vie, pour aucun retour!» Véridique. Aucun retour, si ce n’est la vie de château, les nuits au palace, et les vols en business. Mon camarade conclut, rageur: «Je vais te dire, j’en ai ras le bol, mes électeurs me sortent par les oreilles. Je veux gagner du fric maintenant». Mot pour mot. Seul problème, dans la vraie vie, pour gagner du fric, il faut faire un truc de fou: travailler. Je ne lui ai rien dit, je l’aime bien, je ne voulais pas lui faire de la peine.

Les élus français sont attachants. A l’image de Fillon. Ils vivent dans un monde parallèle, où les privilèges sont la norme. Un emploi fictif pour un proche? Tout le monde le fait, c’est quoi le problème? Recevoir des costumes à 15 000 euros? Et alors? Des valises de cash pour des pulls en cachemire? Et alors? C’est quoi le problème? Il en marre de ce lynchage, Fillon. Et mon camarade socialiste aussi. Marre «de se foutre à poil». Et de se faire tailler des costards, ajoutai-je, quel que soit leur prix. Il n’était pas d’humeur à rire. J’ai alors dit une banalité: «Tout ça va profiter au Front national.» Il s’est alors tourné vers moi, attendri: «Vous vous intéressez à la France, vous, en Suisse? Ah bon? C’est marrant, ça…» Oui, oui. On s’y intéresse. Je lui ai souri: «En fait, on veut être comme vous.»

Des élus rentiers. Nourris, logés, habillés. Déconnectés de la réalité. Qui ne voient pas la différence entre un pain au chocolat et un costume Smalto. Quinze centimes, 15 000 euros, qu’importe. En France, les élites ne gouvernent plus: elles s’entre-tuent pour leurs privilèges. En Suisse, on a encore de la marge, mais on en prend le chemin. Lentement, mais sûrement. Premier signe qui ne trompe pas: notre parlement devient un champ de bataille. Le débat sur les retraites fut une guerre de tranchées, conforme à une tendance de fond: les partis ne travaillent plus ensemble. Fini, la politique à papa, les pros entrent en scène. Les miliciens consensuels cèdent la place aux mercenaires de la guérilla politique. Les chefs de groupe se menacent aux Pas Perdus. On ne se parle plus, on tape. Le génie suisse se «gaullise».

On se réjouit de la suite. Le cachemire, les costards, les strip-teases. On va enfin s’amuser à Berne! Vive la politique, vive la France!

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