Opinion

Maison Ramuz: business plan touristique ou fétichisme inassouvi?

Le professeur honoraire de l’EPFL Pierre Frey déplore un besoin «névrotique» qui pousse à muséifier la maison Ramuz et plaide pour le projet de la municipalité de Pully

La Suisse compte 1140 musées, certains sont exceptionnels, je songe à la Fondation Abegg à Riggsiberg, malgré sa discrétion, elle recèle des trésors d’importance mondiale et sa réputation scientifique, son expertise dans le domaine des techniques textiles sont reconnues dans le monde entier. D’autres se bâtissent et affichent des ambitions à la hauteur des investissements en briques et en marketing. Mais le public, lui, n’augmente guère. Les attractions internationales vivent une situation de féroce concurrence indexée sur les capacités de transport et d’hébergement de l’industrie touristique, alors que les petites institutions n’ont de chance dans ce contexte évoqué brièvement que si elles se fondent sur une originalité absolue, un caractère unique. La mécanique d’art, le papier découpé ou le jeu, peuvent trouver leur public, pour autant que leurs animateurs s’y entendent à mobiliser de manière continue des subventions publiques et privées et à mettre sur pied de nombreuses expositions temporaires.

Manque de rigueur

La maison de Charles-Ferdinand Ramuz a été sauvegardée, c’est une bonne nouvelle, eût-elle été transformée, il est à peu près assuré qu’elle eût été défigurée. Madame Isabelle Roland, dont nous estimons hautement l’expertise en matière d’architecture rurale, s’engage dans ces colonnes non pas pour sa sauvegarde, comme le prétend faussement le titre, mais pour qu’il en soit fait un «musée Ramuz». Son plaidoyer présente des failles: des peintures (Sutter, Auberjonois, Cingria, etc.), elle nous dit qu’elles ornaient les murs en 2012. C’est donc qu’elles n’y sont plus. Elle affirme qu’il reste sur place des quantités de manuscrits et de documents inexplorés; c’est donc que contre toute attente, ceux-ci n’ont pas été mis à disposition du Centre de recherche sur les lettres romandes aux fins de conservation (protection contre l’acidification des papiers, protection, inventaire, reproduction et exploitation scientifique). Ce manque de rigueur a de quoi surprendre.

La maison Ramuz, telle que sauvegardée par ses héritiers, n’est pas à vendre. C’est donc que ceux qui la possèdent souhaitent l’habiter ou qu’ils entendent que d’autres l’habitent et leur versent un loyer. C’est assez logique, imaginez un instant un monde dans lequel tous les lieux qui ont vu passer un homme ou une femme dont la carrière fut remarquable soient aussitôt obligatoirement confits en un «musée», c’est absurde évidemment et exclurait bientôt les vivants de toutes les parties significatives du monde qu’ils habitent.

Projet fétichiste

A supposer que ce soit possible, il faudrait de toute évidence pour justifier la muséification de la maison achetée par Ramuz en 1930 qu’un projet d’une originalité à couper le souffle le justifie. Il faudrait que le projet de contenu se distingue absolument. C’est un peu court d’évoquer la maison de Giono, elle était disponible, sa propriétaire a été soulagée de la céder et Manosque doit soigner les arguments de son parcours touristique pour lutter contre l’effondrement des villes moyennes que connaît la France. A Rochefort, la maison de Pierre Loti qui constitue un catalogue hors du commun de l’orientalisme en vogue de son temps est fermée, pour cause de restauration, depuis 2012.

Faute d’assentiment des propriétaires, faute d’un projet pertinent et original, l’idée de figer l’environnement dans lequel Ramuz a vécu et travaillé pourrait bien n’être qu’une expression de plus de ce besoin névrotique, propre aux individus de notre espèce qui les pousse à espérer que rien ne change jamais et qui les invite à édifier encore et encore des autels à leurs fétichismes. Le projet de la Municipalité et du musée de Pully est rationnel et cohérent. Il mérite soutien et adhésion.

Publicité