Chronique

Où allons-nous avec la Turquie ?

Le référendum turc pour instaurer une nouvelle constitution qui offre les pleins pouvoirs à Recep Erdogan a été accepté de justesse. Par ailleurs, depuis quelque temps, le président turc multiplie les coups de gueule en direction des pays européens qu’il méprise ou injurie impunément. Tout cela pourrait très mal finir estime notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

«La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique» écrivait Blaise Pascal. Qu’en est-il en Turquie depuis que le référendum a été accepté dimanche dernier: est-ce la justice qui s’est donné les moyens de la force comme le prétend Recep Erdogan ou, au contraire, la force qui s’est imposée au mépris de la justice au point que le pays a désormais versé dans la tyrannie? Déjà, lors du fameux putsch manqué, le doute s’était installé face à l’ampleur des purges. Même si la preuve que le coup d’Etat avait été organisé en sous-main par le régime n’a pas été apportée, les observateurs ont constaté qu’il avait été instrumentalisé au-delà du nécessaire, avec ses 40 000 arrestations et ses 140 000 licenciements. L’armée, la justice, la police, l’enseignement et l’administration ont été décimées et les médias muselés, donnant tous les signes d’une dérive dictatoriale.

Désormais, la nouvelle constitution votée dimanche dernier donnera les pleins pouvoirs au chef de l’Etat. Recep Erdogan a beau jeu de prétendre s’être inspiré du système présidentiel américain ou semi-présidentiel français, mais ces pays ont instauré des contre-pouvoirs qui empêchent que le chef de l’Etat dispose de tous les droits. Aux USA, on le constate à l’évidence aujourd’hui que Donald Trump est empêché de réaliser son programme. En France, la Justice est parfois partiale mais elle est du moins structurellement indépendante, de même que le Conseil constitutionnel. Au contraire, la Turquie est devenue le pays «démocratique» le plus autocrate qui soit.

Il se moque de nous

Quant aux irrégularités qui entachent le scrutin de dimanche, avec un soupçon de bourrage des urnes et des déséquilibres flagrants lors de la campagne, elles ont été dénoncées par la mission commune d’observateurs de l’OSCE et du Conseil de l’Europe. Mais Erdogan, soucieux qu’un recomptage ne lui donne plus la courte majorité qu’il a chichement obtenue, se moque d’eux: «Ils préparent un rapport à leur goût. […] Déjà, restez à votre place! Nous ne voyons et nous ne tenons pas compte de tout rapport que vous pourriez préparer.» De même, lorsque certains chefs d’Etat européens l’incitent très poliment à respecter les représentants de l’opposition et à se montrer plus ouvert, il les envoie vertement balader. Cela n’a pas empêché les présidents Trump et Poutine de le féliciter à qui mieux mieux, comme si rien ne leur importait sinon damer le pion à l’autre dans le jeu des alliances moyen-orientales.

Ce qui choque en réalité, ce n’est pas tant que Recep Erdogan fasse ce qu’il veut chez lui, grâce ou en dépit de son peuple, mais qu’il se moque de nous en permanence, sans aucune réaction proportionnée de notre part. Il se croit donc tout permis puisque nul ne répond à ses rodomontades ni à ses intimidations. Impunément, il a soutenu les organisations islamistes telles les Frères musulmans en Egypte, les groupes rebelles islamistes armés en Syrie, le Hamas en Palestine. Impunément, il a aidé l’EI sous nos yeux en lui achetant son pétrole. Impunément il a bombardé les organisations kurdes en Syrie qui luttaient contre le terrorisme qui ensanglante nos rues. Impunément il a averti les peuples européens qu’ils ne seraient plus en sécurité nulle part s’ils se mêlaient de ses affaires. Impunément il a menacé d’organiser le passage des flux de réfugiés vers l’Europe au lieu de les contenir.

Tout lieu de s’inquiéter

Et dire que nous avions cru en lui pour administrer la preuve que l’islam était compatible avec la démocratie! Dur, dur de renoncer à ses illusions. Et ce n’est pas fini car il a promis d’organiser de nouveaux référendums. L’un pour retirer la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, ce qui nous indiffère puisqu’elle n’est, pour longtemps, plus à l’ordre du jour. Et l’autre pour se retirer de l’OTAN, ce qui enchanterait la Russie et ranimerait le «grand jeu» bien connu lors des vieilles guerres balkaniques. Dans le contexte d’un monde actuellement très instable, il y a tout lieu de s’inquiéter.

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