Cette année, des experts nous ont appris que lorsque nous parlons, nous projetons plus de 1000 gouttelettes par minute, jusqu’à 2 mètres dans un espace fermé. Celles-ci peuvent rester en suspension pendant huit minutes. Douze minutes même, si, comme dans une expérience américaine du printemps, un gueulard répète «Stay Healthy» – portez-vous bien –, notons l’ironie.

Durant les mois dingues que nous venons de vivre, cette réalité de nos éjections orales nous a presque définis. L’an 2020 a été l’époque de la première pandémie du XXIe siècle, une année de souffrances humaines, familiales, économiques, mais aussi, de constantes humiliations. Ce virus a rongé ce qui nous définit comme êtres de désir et de raison. Il nous a ramenés à un improbable degré zéro de l’humain, ce qui, dans les termes officiels que nous n’avons cessé d’entendre, est exprimé par le concept de «l’essentiel».

Depuis février, l’auteur de ces lignes a passé une grande partie de son temps de 2020, en alternance avec d’autres journalistes du Temps, à tenir le «fil d’actualité» du virus, cet article régulièrement mis à jour sur le site et les apps.

Faire la chronique des journées d’épidémie pour nos internautes constitue une drôle de tâche. Passionnante au fil de l’évolution de la crise. Ingrate aussi, puisque le travail du jour est presque oublié le lendemain. Chaque journée est un palimpseste sur lequel on réécrit, sur l’écume dramatique de la veille, le pouvoir du web étant au moins de conserver ces éphémères narrations.

On se trouve sur le bord le plus tranchant de l’actualité – le flux des dépêches d’agences de presse et de photos, les bruissements des réseaux –, mais on se situe toujours à distance du monde, l’observant devant son écran. Une réalité faite de textes, de photos et de vidéos, touchants et lointains à la fois. Ces journées motivent cette petite méditation.

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Tu n’es que postillons

Les calculs des chercheurs sur nos postillons et aérosols ont d’abord suscité des discussions bonhommes. C’étaient les premiers âges de la pandémie, on ironisait sur le fait que des langues jugées rocailleuses (le suisse-allemand, par exemple) seraient des propagatrices par nature.

Puis est venu le confinement. Le journaliste faisant son fil a commencé à voir des places désertes, des rues de vent, des cités vides. Ensuite, après les cafouillages initiaux des gouvernements faute de stocks, le masque s’est imposé, dans un premier temps dans des moments de nos journées comme en transports publics. L’imagerie de visages couverts s’est imposée.

Notre corps est devenu un problème collectif. Notre seule proximité avec d’autres humains a tourné en défi de santé publique. Il a fallu, il faut, se désintégrer socialement, se mettre au plus loin des autres. Les «confins», nous rappelle Le Robert, ce sont «les parties (d’un territoire) situées à l’extrémité, à la frontière». Nous nous sommes retranchés dans nos extrémités, en nos propres murs.

Isolés, nous avons bavardé sans fin, par claviers, sur les réseaux. Quelle plus puissante matière à gazouillis et rugissements qu’une épidémie mondiale venue d’Asie? Dans les improvisations d’épidémiologistes du dimanche, par les vociférations des pro-gouvernementaux comme celles des complotistes, à travers les délations et autres stigmatisations de catégories de populations, ce virus nous a rendus encore plus idiots que nous ne le sommes réellement. Toujours en ligne, le petit journaliste au fil d’actualité a, à titre personnel, péroré comme les autres dans ses billets, a débattu de choses sur lesquelles il n’a non seulement aucune prise, mais pas la moindre connaissance.

Au début des années 2000, ébahis face aux promesses d’internet, des gourous proclamaient l’avènement de l’intelligence collective. Vingt ans plus tard, durant la première année de la pandémie de Covid-19, la communauté globale connectée, admettons-le, a chuté à de rares niveaux de bêtise.

Pendant des siècles, au fil des épidémies, les chroniqueurs ont relaté en la déplorant la naïveté de leurs contemporains, qui se jetaient dans les bras des charlatans. L’an 2020 a eu son lot de produits prétendus anti-covid. Souvent, la modernité a surtout consisté à attiser le débat public en traitant tout autre que soi, à commencer par les autorités, de charlatan.

Tu n’es que force de travail

Le 28 octobre, annonçant le reconfinement dont la fermeture des restaurants et des salles de spectacle mais pas des écoles, le président français Emmanuel Macron lançait: «[…] Vous pourrez sortir de chez vous, uniquement pour travailler…»

Le propos est clair. Il faut sécuriser le système de santé. Comme en mars, mais plus au prix de la paralysie de la production. Nouvelle humiliation. Nous ne sommes que des corps postillonnants qui doivent travailler. Le reste, vie privée, sociale, sportive, culturelle, représente une dimension sacrifiable. C’est le débat sur «l’essentiel», à définir face aux commerces qui ne le sont pas, et aux salles de spectacle fermées.

Grand Corps Malade ironise: «Embrasser quelqu’un, pas essentiel/Ouvrir un bouquin, pas essentiel/Sourire sincère, pas essentiel/Aller aux concerts, pas essentiel/Se promener en forêt, pas essentiel», etc.

A ce propos, il vaut la peine de se pencher sur le récent décret du Conseil d’Etat français. La plus haute instance législative du pays avait été saisie par des recours des milieux culturels, arguant que la fermeture de leurs théâtres et cinémas violait les libertés fondamentales. C’est le cœur de notre question: nous autres humains, en nos confins personnels, méritons-nous davantage de droits qu’uniquement ceux de se déplacer pour aller travailler, et de travailler?

Les sages ont répondu par ce qui ressemble à une esquive. Ils relèvent que «la fermeture au public de ces lieux culturels porte une atteinte grave aux libertés, notamment à la liberté d’expression, à la liberté de création artistique, à la liberté d’accès aux œuvres culturelles et la liberté d’entreprendre». La fermeture décrétée par l’Etat «n’est légale que tant que demeure un niveau particulièrement élevé de diffusion du virus au sein de la population». Une décision purement circonstancielle donc, selon une ampleur de l’épidémie non définie et qui, sur le fond, donne raison aux artisans et industriels de la culture.

Reste que l’avis valide le confinement laborieux comme il est pratiqué partout en Europe en cette fin d’année. Avec les mesures des Etats comme amplificateur, le virus nous a dépouillés de nos curiosités.

Tu n’es qu’un corps

Le pire, hélas, est venu vite. Au début d’avril, l’animateur du fil d’actualité a commencé à voir les photos funèbres. Des tombes creusées rapidement, alignées au plus près pour gagner de la place. Des cimetières qui s’étendent à la va-vite. Le choc a commencé avec des images de camions frigorifiques à New York: à l’image, de simples véhicules utilitaires. Mais la légende indiquait qu’ils étaient réquisitionnés pour le transport de corps. Et là, tout se glace.

A l’heure où ces lignes sont écrites, l’expansion du SARS-CoV-2 a fait 1,7 million de victimes, selon des décomptes dont tout le monde, ou presque, admet qu’ils sont sous-estimés. La pandémie de 2020 a rejoint ses sinistres prédécesseures, y compris dans les soucis logistiques de rassemblement des cadavres. Combien de familles ont été déchirées par l’impossibilité de dire adieu à leur grand-mère ou grand-père, décédé en institution alors que les visites étaient interdites, dont la dépouille a été évacuée en anonyme corbillard?

Et pourtant…

L’année a été rude pour tout le monde. Le modeste chroniqueur du web a eu ses moments de déprime. Se coucher à minuit après une énième soirée d’annonces gouvernementales attristantes, commencer à 7h par les chiffres, désespérants, de l’épidémie aux Etats-Unis, au Brésil ou en Inde: c’est le monde de 2020, il plombe les rêves.

Mais il y a eu les couleurs. Le dévouement de tous les soignants, bien sûr, et tous ceux qui ont fait tourner les villes dans ces mois d’avenues dépeuplées. L’humour, toujours présent dans les créations comme les simples ironies existentielles. Ce fut le meilleur versant des réseaux.

Ces temps, Courrier international repère les mots apparus durant cette année dépressive. Il a cueilli «mys», dont le journal suédois Dagens Nyheter est fier de signaler que le New York Times l’a mis en devanture. C’est le plaisir du cocooning, un peu le hygge danois. Le bonheur de «se pelotonner chez soi», dit un interlocuteur du journal, peut-être avec un bon bouquin, un film à voir, un tricot. Le retranchement, encore. Mais avec l’émotion, voire la passion, qui nous caractérise, enveloppé dans notre couverture, une tasse de thé sur la table. Avant de saisir l’ordinateur pour replonger dans le fil d’actualité du virus.


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