«Salut, ça va?» Plutôt pas mal, merci. Mais il y a peu de chances que ma réponse vous intéresse. La vôtre non plus, soyons honnêtes. On a beau échanger ces mots une dizaine de fois par jour, dans les couloirs du bureau ou en préambule d’un coup de fil, ils relèvent de la pure formalité… et ce qui suit, d’un automatisme. Le cerveau se met en veille, enregistre la réponse d’une demi-oreille.

C’est vrai ça, on ne s’écoute plus – et moi, je me mets à parler comme ma grand-mère. Qui disait exécrer les voyages organisés parce que les participants n’aspiraient, selon elle, qu’à ressasser leurs états d’âme entre deux photos de cathédrale. Je n’ai jamais été sur le terrain pour vérifier mais j’imagine sans peine les trajets en car, mué en théâtre deux étages pour monologues geignards. L’enfer. «C’est un cercle vicieux, disait-elle. Comme plus personne ne prend le temps de nous écouter, on vide notre sac à la moindre occasion.»

Route familière

Ce fléau ne se limite évidemment pas au troisième âge. Il y a tous ces récits de rendez-vous Tinder ratés parce qu’une fois les cocktails commandés, «il n’a parlé que de lui». Ces fois où l’on comprend, au milieu d’une conversation, que notre interlocuteur ne nous a posé aucune question. Ou qu’il a consulté six fois son téléphone en lâchant d’occasionnels «an-han».

Est-on devenu trop impatients, manque-t-on d’empathie? A-t-on peur de l’intimité qu’un vrai échange peut créer? Résultat, on finit par s’épancher dans des messages vocaux de 10 minutes aux copines parce que là au moins, l’auditrice est captive – aucune interruption possible. Cercle vicieux tu disais, grand-maman?

Un effort minimum

Pire: citée dans un récent article du New York Times, une étude révèle qu’on serait encore moins attentifs aux confidences de nos proches que celles d’inconnus. Persuadés de tout savoir sur eux, de pouvoir deviner ce qu’ils s’apprêtent à dire, on ne ferait, inconsciemment, qu’un effort minimum pour les écouter et les comprendre. Comme une route empruntée tellement de fois qu’on ne verrait plus le paysage évoluer derrière la rambarde, explique l’experte.

Quel dommage. Car si ces variations nous semblent insignifiantes, elles habitent peut-être la personne en face. Communiquer permet alors de rester en phase, de partager pour aimer mieux. Et de rompre la solitude qui nous prend ces jours où, à la réflexion, notre échange le plus intense s’est résumé à commenter l’impact des giboulées de mars.

Conclusion, on n’est jamais à l’abri d’être celui ou celle qui n’écoute pas. Alors la prochaine fois que je demanderai «ça va?», je tâcherai aussi de tendre, vraiment, l’oreille.


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