Le 25 octobre prochain, la Journée nationale du digital s’invite dans nos villes. A travers le pays, entreprises, instituts de recherche et collectivités publiques feront la démonstration de leurs capacités à améliorer notre qualité de vie et la prospérité du pays. Cette année, nous parlerons du digital dans les domaines de la santé, du travail, des médias ou encore de la mobilité. Autant dire: partout, de manière absolument transversale. Cette omniprésence de l’innovation digitale rappelle qu’au-delà des propositions technologiques, c’est bel et bien la tectonique profonde de nos sociétés qui se déplace.

Mais cette journée, par son caractère de road show événementiel et didactique, nous rappelle également que nous avons encore des difficultés à mener collectivement les débats de société nécessaires. Les questions de valeurs soulevées par la digitalisation devraient être au cœur de notre attention. Nous avons besoin d’une véritable éthique de l’innovation digitale, à l’échelle des individus, mais plus encore au niveau des entreprises et des sociétés. A une année des élections fédérales de 2019, ces débats de valeurs peinent encore à être placés en haut de la liste des attentes citoyennes envers les futures élu-es politiques.

Trois catégories de questions

Cette éthique de l’innovation porte sur trois grandes catégories de questions. La première se trouve au cœur des technologies de la numérisation. Le développement d’algorithmes toujours plus puissants, liés à d’immenses quantités de données, nous offre une puissance de calcul inégalée. Mais cette «intelligence artificielle» (IA) n’est pas neutre, elle soulève des risques éthiques majeurs. Les systèmes d’IA sont le fruit d’un travail minutieux, où des programmeurs prennent de nombreuses décisions éthiques décisives pour le fonctionnement du programme. De même, les IA sont entraînées sur la base de données reflétant nos comportements imparfaits. Dès lors, comment éviter qu’elles ne les reproduisent ou, pire, ne les amplifient en les utilisant comme règle de décision?

L’IA n’est pas le seul objet de débat éthique. Dans le projet général de décentralisation de la technologie blockchain, quel objectif sociétal et politique émerge? C’est une mission citoyenne d’expliciter les présupposés éthiques des technologies. Non dans le but de les interdire, mais afin d’avoir un débat honnête et transparent sur les moyens de l’innovation. Ce débat rendra possible une innovation plus cohérente avec nos valeurs et donc plus durable sur le plan économique, sociétal et politique.

La distinction entre ceux qui créent les outils numériques, ceux qui les utilisent et ceux qui sont exclus de leur usage va-t-elle devenir la nouvelle fracture sociale?

La deuxième catégorie de défis éthiques porte sur l’ensemble des conséquences de l’utilisation du numérique. Nous parlons souvent des implications sur le marché de l’emploi et des défis majeurs en termes de justice sociale. L’avenir des assurances sociales est à repenser, la cohésion de notre société est en jeu. Mais les défis éthiques vont plus loin que le futur de l’emploi, ils portent sur l’entier de nos rapports en société.

L’idée d’égalité politique qui caractérise la citoyenneté libérale et démocratique est-elle compatible avec une inégalité de pouvoir trop importante? La distinction entre ceux qui créent les outils numériques, ceux qui les utilisent et ceux qui sont exclus de leur usage va-t-elle devenir la nouvelle fracture sociale? Nos élu-e-s devraient être choisi-e-s à l’aune de leur position sur ces questions essentielles. Nous devons créer des formats pour les amener à s’exprimer sur ces arbitrages.

Définir l’être humain

La troisième catégorie de défis éthiques nous projette encore plus loin, dans la définition même de ce qui fait de nous des êtres humains. Le numérique et les potentialités qu’il déploie se rapprochent sans cesse de notre enveloppe corporelle. Ils passent du statut d’outil extérieur à une composante intégrée de notre identité physique. Quelle vision avons-nous de cette collaboration à venir? Est-elle forcée ou choisie, sommes-nous en concurrence avec cette aide extérieure ou plutôt dans une relation de codéveloppement et de codéfinition de notre «nature»?

Des questions vertigineuses qui disent la nécessité de débattre ensemble de cette interface entre homme et outils numériques. Puisse cette deuxième Journée nationale du digital être le lieu de ces débats. Les créateurs d’innovation, bien sûr, les entreprises et les décideurs politiques, mais surtout le grand public doivent participer à cette grande table ronde nationale. Nous devons dépasser la logique d’un grand road show une fois l’an pour aller vers une logique de débat de société permanent. Cette éthique de l’innovation se fera alors source de cohésion et d’inspiration pour nous tous.