Le 27 septembre, on veut enlever un droit aux citoyen·ne·s suisses. Le droit de circuler et de s’établir librement dans de vastes parts de notre continent, l’Europe. Le droit, en tant qu’être humain, de vivre, d’aimer, de créer, de travailler et d’étudier dans pas moins de 31 Etats avec lesquels nous partageons non seulement une histoire, mais aussi une culture et des valeurs communes.

Car derrière le vocable froid, technique, de la libre circulation des personnes (LCP) se niche une de nos libertés fondamentales: la liberté de mouvement. Un acquis qu’il ne faut pas prendre à la légère, comme nous le rappelle inlassablement l’histoire, celle des murs de Berlin d’hier ou des «barrières techniques» hongroises d’aujourd’hui. La tentation d’ériger des murs entre êtres humains n’est jamais très loin.

Naturellement, des barbelés ne surgiront pas manu militari aux frontières si le oui l’emporte le 27 septembre. Les barrières d’aujourd’hui prennent des formes moins spectaculaires, mais d’autant plus pernicieuses; la discrimination sur la base de la nationalité ou du lieu de résidence ou encore le refus de reconnaître un titre de formation étranger équivalent en sont des exemples.

L’apport européen

Les chantres de l’isolationnisme prétextent qu’il s’agit là de l’ordre naturel, qu’on «a toujours fait comme ça» et ils vous mentent. L’histoire montre que des régimes similaires à la LCP ont longtemps existé, les frontières n’ayant longtemps été, pour citer Zweig, que des «lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich». Aujourd’hui, notre LCP est strictement encadrée: seul·e·s celles et ceux avec les moyens pour subvenir à leurs besoins peuvent immigrer. La LCP n’a jamais été un open bar et n’a pas vocation à le devenir.

La LCP, c’est aussi une liberté de s’inventer. Cette carrière de musicienne à Berlin. Cette maison de retraite qu’on se bâtit en Bretagne. Cet amoureux qu’on retrouve à Ljubljana. Surtout, le droit d’être traité·e sur un pied d’égalité. Les Suisses de l’étranger connaissent la valeur de ce «principe de non-discrimination» au cœur du projet européen. Démocratie directe ou fédéralisme: les Suisses savent tout ce que l’Union pourrait apprendre de notre modèle, mais ils négligent peut-être ce qu’elle a apporté à la Suisse. Ainsi, il a fallu l’avènement de la LCP pour que la libre circulation des avocat·e·s entre cantons se réalise. Jusqu’à il y a vingt ans, un·e avocat·e genevois·e ne pouvait pas s’établir dans le canton de Vaud, et vice versa!

La LCP n’a jamais été un «open bar» et n’a pas vocation à le devenir

Cibles principales des chantres de l’isolationnisme, les Européen·ne·s en Suisse sont l’objet de nombreux fantasmes. La vérité, c’est que nous dépendons de ces êtres humains qui vivent et travaillent à nos côtés. Le succès du modèle suisse tient de ce que nous sommes ouvert·e·s à eux. Confronté·e·s au vieillissement de la population et à des pénuries de main-d’œuvre spécialisée, nous avons besoin de leurs compétences.

Un pari historique

Evidemment, cette ouverture ne doit pas se faire aux dépens des plus démuni·e·s. C’est pourquoi des mesures ont été mises en place et doivent le rester pour garantir que la LCP favorise les complémentarités, non les rivalités. La sous-enchère salariale et des conditions de travail indignes sont contraires aux valeurs suisses comme européennes et doivent être combattues avec férocité.

Il faut le répéter: l’attaque contre la LCP est une attaque contre l’ensemble de la voie bilatérale patiemment construite avec l’UE depuis vingt ans. Personne ne prétend que la construction européenne est au-dessus des critiques. Mais l’Europe, c’est aussi un pari historique sans précédent, celui de rassembler des nations jadis ennemies dans une communauté d’Etats qui s’unissent dans le respect de leurs différences et de la dignité humaine. Un modèle d’envergure globale à l’heure où l’avenir de l’ordre multilatéral est plus incertain que jamais.

Crise climatique, nouvelles technologies, et maintenant pandémie: l’Europe, c’est aussi la meilleure réponse aux enjeux globaux auxquels nos sociétés sont confrontées. Ce n’est pas dans le repli que la Suisse trouvera des solutions mais bien dans la coopération avec des partenaires partageant les mêmes valeurs. Même sans être membre du club, il ne tient qu’aux Suisses d’apporter leur pierre à l’édifice. Mais pour façonner l’Europe que nous souhaitons, nous devons respecter nos engagements et poursuivre la voie bilatérale. Le 27 septembre, ne nous privons pas de nos droits, mais défendons nos libertés et donnons-nous les moyens de surmonter ensemble les gigantesques défis de notre siècle.

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