il était une fois

28 nations en quête d’une histoire

Les Européens de l’Ouest ont mis le nazisme et la Seconde Guerre mondiale au fondement de leur communauté. Les Européens de l’Est y ont ajouté le stalinisme. Deux crimes maintenant en compétition

Il était une fois

La Croatie devient lundi le vingt-huitième membre de l’Union européenne. Elle est le onzième Etat de l’ancien bloc soviétique à s’affilier, et le deuxième de l’espace ex-yougoslave. Vingt-huit nations partagent ainsi leur souveraineté. Mais que partagent-elles d’autre?

En septembre 1946, quand l’Europe n’était encore qu’un projet intellectuel visant l’éradication des nationalismes belliqueux, le philosophe français Julien Benda exposait crûment la difficulté d’assembler spirituellement des nations séparées depuis dix siècles. Invité à la première des Rencontres internationales de Genève consacrée à «L’esprit européen» 1, il contestait le postulat alors en vogue selon lequel il aurait existé dans le passé une conscience européenne dont les traces pourraient servir de fondement à l’unité désormais souhaitée. Au contraire, affirmait-il, depuis la dislocation de l’empire de Charlemagne, «la volonté de l’Europe aura été exclusivement nationaliste». S’il fallait écrire une histoire des nations européennes, ce serait celle de leur volonté de ne pas faire l’Europe.

Bien sûr, précisait-il, certaines conceptions ont été communes à tout le continent, le christianisme, la diffusion de la culture musulmane et de la Renaissance byzantine, la vénération de Cicéron, «l’homme de lettres laïque qui s’adresse à un large public cultivé, phénomène caractéristique de toute l’Europe d’alors, inconnu sur les autres continents», et sans lequel «la littérature fût restée purement cléricale».

Bien sûr, une communauté spirituelle européenne a existé, mais jamais la conscience de son unité. «Les moralistes les plus hostiles à la guerre, les Montaigne, les Fénelon, les La Bruyère n’ont pas dit aux hommes du continent qui s’entre-tuaient: «Songez que vous êtes des Européens.» Ils leur ont dit: «Songez que vous êtes des humains.» Ce qui est tout différent.»

Les obstacles qu’allait rencontrer l’Europe, prophétisait alors Benda, viendraient de ce passé compartimenté et de «l’empreinte profonde qu’il laisse dans l’âme des peuples du continent».

Une jeune chercheuse de l’Institut de hautes études internationales et du développement, Annabelle Littoz-Monnet, décrit 2 les efforts des Européens pour se donner une histoire tansnationale à même de surmonter «les mille ans d’entretuerie» dus, comme disait Benda, à l’essor des nationalités depuis le Traité de Verdun (843).

En 1973, les chefs d’Etat et de gouvernement endossaient une Déclaration sur l’identité européenne. La Seconde Guerre mondiale y apparaissait comme le moment traumatique, l’intégration européenne comme son surpassement et la culture comme héritage commun à partager. Un débat au Parlement européen allait aboutir à la protection du patrimoine dont, en 1995, le Programme Raphaël, puis le label «héritage européen», la protection des «lieux de mémoire», comme l’Acropole, le Capitole ou la cour d’honneur du Palais des Papes en Avignon.

Dans les années 1990, tandis que se développait dans la plupart des pays membres un esprit de pardon, l’Holocauste a été ajouté aux caractéristiques de l’identité européenne. Défini comme «génocide européen», il impliquait pour les Etats membres l’obligation de construire une communauté pacifique et respectueuse des droits humains. Le camp d’Auschwitz était muséifié comme lieu de mémoire et le «plus jamais ça» entrait dans la politique, unifiant les Européens dans une commune condamnation du massacre de Srebrenica. La chercheuse donne l’exemple de Joschka Fischer, l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères qui déclarait, pour obtenir l’appui de son pays à l’intervention militaire au Kosovo: «Je n’ai pas seulement appris «plus jamais la guerre», mais «plus jamais Auschwitz.»

Au moment de l’élargissement de l’Union aux pays de l’Europe centrale et orientale, cette nouvelle centralité de la Shoah, et le devoir de reconnaître les crimes du passé, allait devenir, comme disait Tony Judt, «le ticket d’entrée dans l’Europe». Annabelle Littoz-Monnet rappelle l’obligation faite à la Pologne avant son adhésion de restituer leurs propriétés à des Juifs qui en avaient été spoliés. Et celle faite à la Roumanie de reconnaître sa part dans la destruction des Juifs sous le régime pro-nazi du maréchal Antonescu. Ainsi, dit-elle, «l’Holocauste est devenu a posteriori le récit définissable du projet européen.»

En même temps, sous la pression de la Pologne et des Etats baltes, les Européens ont été amenés à prendre en compte les crimes du stalinisme dont avaient été victimes les nouveaux membres. «Dès lors, l’enjeu actuel consiste à trouver la bonne manière de condamner les deux totalitarismes européens du XXe siècle.» Le primat de la Shoah, tel qu’il est vu par l’Europe occidentale, reste à incorporer dans une vision plus large établissant le nazisme et le stalinisme comme deux régimes également barbares dans une histoire plus longue de la terreur organisée. Des gestes ont été accomplis en ce sens. Mais les mémoires de l’Europe de l’Ouest et de l’Est restent en compétition. La remémoration du passé peut occasionner un utile débat, conclut Annabelle Littoz-Monnet, mais elle est un vecteur plutôt compliqué de l’identification des citoyens européens, surtout quand il sert de levier aux nationalistes pour la conquête du pouvoir. Comment la Croatie y jouera-t-elle sa partie?

1. http://www.rencontres-int-geneve.ch/volumes_pdf/rig01.pdf

2. http://www.fondation-pierredubois.ch/Papiers-d-actualite/europeanising-institutional-memory.html

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