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Yannick Buttet (à gauche) et Benoît Genecand (à droite) s'opposent avec vigueur autour de l'avenir énergétique de la Suisse.
© Marco Zanoni / Lunax

Energie

40 ou 3200 francs par an pour l’électricité? Radiographie de la facture énergétique

Partisans et adversaires de la Stratégie énergétique s’affrontent avec fermeté. Coût de la transition, potentiel des nouvelles ressources, soutien de la houille blanche, tout les oppose. Deux députés fédéraux échangent leurs arguments

Yannick Buttet (PDC/VS) soutient la transition énergétique avec conviction. Benoît Genecand (PLR/GE) est l’un des rares députés fédéraux romands à la combattre avec détermination. A quelques semaines du vote sur la Stratégie énergétique 2050 (SE 2050), ils croisent le fer.

Le Temps: Admettez-vous qu’on va devoir tourner la page du nucléaire d’ici à vingt ans au plus tard?

Benoît Genecand: Oui, car personne ne veut maintenir en activité les centrales de la génération actuelle. Mais la SE 2050 ne répond que très partiellement à ce défi, et elle le fait de manière peu satisfaisante et dangereuse.

Yannick Buttet: Je suis surpris de cette position. La plupart des opposants estiment qu’il n’y a pas de solution de rechange au nucléaire et que, si l’on ne peut pas en construire de nouvelles, il faut renouveler nos centrales. Or, la population ne veut plus de cette énergie tant que l’on n’a pas réglé les problèmes de risques et de déchets.

B.G.: La loi interdit la construction d’une nouvelle centrale mais pas la recherche. Or, il n’est pas interdit de penser qu’une technologie plus sûre, produisant moins de déchets sera disponible un jour. A quoi bon interdire expressément la construction d’une nouvelle centrale? C’est une ineptie législative, une inutilité absolue. Le pouvoir a décidé de se lier les mains.

Y.B.: Si une telle technologie existe un jour, nous n’aurons aucune peine à convaincre le peuple de remodifier la loi. On en est très loin aujourd’hui.

– Si vous rejetez la SE 2050 et que vous admettez qu’on va abandonner le nucléaire, qu’est-ce qu’on va faire pour notre approvisionnement?

B.G.: La sortie du nucléaire affaiblit forcément notre sécurité d’approvisionnement. C’est une évidence. La nouvelle loi met en péril ce qui fait notre force, à savoir l’hydroélectricité. Elle n’est donc pas une solution, mais un problème. La seule solution, ce sont les centrales à gaz. Elles seules sont en mesure de remplacer efficacement le nucléaire, car elles peuvent produire du courant toute l’année.

Y.B.: J’éclate de rire en vous entendant. Vous refusez de subventionner des énergies renouvelables propres mais vous acceptez de soutenir des centrales à gaz qui accroîtraient notre dépendance vis-à-vis de l’étranger, puisque ce gaz serait importé, principalement du pays de Poutine. J’ajoute qu’aucun promoteur ne se lancerait dans la construction d’une telle usine pour des raisons économiques, sans oublier les oppositions des riverains. Admettez que vous rejetez la SE 2050 pour des motifs purement idéologiques.

B.G.: C’est pendant l’hiver que nous manquons d’électricité indigène. Le photovoltaïque n’est pas en mesure de relever ce défi, car il y a moins de soleil durant cette période de l’année. On est donc en train de gaspiller de l’argent pour produire une énergie à un moment où elle ne sera pas utile, où elle sera en surabondance sur le marché et en concurrence avec la même ressource en provenance d’Allemagne. Nous avons aujourd’hui le meilleur mix énergétique possible. Si l’on veut sortir du nucléaire, il faut admettre que le futur mix sera moins bon.

– Le photovoltaïque peut-il tenir ses promesses sur la durée?

Y.B.: Son potentiel a été volontairement évalué à un niveau ambitieux. Il progresse plus vite que prévu. Les difficultés posées par les énergies renouvelables sont connues: le moment de la production, la décentralisation des installations, l’autoconsommation. Il faut trouver des solutions pour le stockage. La recherche progresse vite et les trouvera. Ce n’est pas de la sculpture sur nuage.

B.G.: Le photovoltaïque est et restera le plus gros consommateur du mécanisme de subventionnement connu sous le nom de RPC. L’éolien suscite de fortes résistances et restera marginal: on n’aura jamais les 800 hélices nécessaires. Il y a aujourd’hui une sorte d’agitation européenne en faveur des renouvelables qui a perturbé fondamentalement le marché. En singeant le voisin allemand, la Suisse fait une bêtise monstrueuse et gaspille de l’argent.

Y.B.: Les associations économiques sont quasiment toutes derrière cette nouvelle stratégie. Elles ont fait leurs calculs.

B.G.: Je constate que Doris Leuthard a réussi à obtenir une majorité en distribuant de l’argent de manière ciblée à des secteurs qui avaient tout intérêt à donner leur accord à la fin.

Y.B.: C’est une attaque inacceptable contre la conseillère fédérale.

B.G.: Je l’assume. Après que 120 millions ont été accordés chaque année aux propriétaires des grands barrages, economiesuisse ne s’est plus opposée à la SE 2050. Cela m’interpelle. Les bénéficiaires des subventions pour les panneaux solaires et du renforcement du programme d’assainissement des bâtiments se sont tous rangés derrière cette réforme. Est-ce étonnant?

Y.B.: L’essentiel est que l’intérêt général prime sur les intérêts privés. C’est le cas avec cette réforme. C’est pour cela qu’economiesuisse, très opposée au départ, a renoncé à la combattre. Qui s’oppose? L’industrie des machines. Avec quel argument? Elle préfère garder le prix de l’énergie très bas en allant chercher de l’électricité bon marché à l’étranger. Mais ce projet est dans l’intérêt de l’économie, car il réinjecte des centaines de millions de francs en Suisse, crée de l’emploi dans l’assainissement des bâtiments et la production décentralisée d’énergie…

B.G.: J’espère bien qu’on créera des emplois si l’on jette autant d’argent par les fenêtres. Mais c’est le pire de tous les arguments: la multiplication des pains. On parle d’approvisionnement énergétique jusqu’en 2050, pas de généreuses subventions à court terme. La loi demande une baisse de la consommation d’énergie de 43% d’ici à 2035. C’est un rationnement étatique inadmissible. Il est impossible d’atteindre ces 43% sans les mamelles étatiques de la subvention, de la restriction, l’interdiction et la taxation.

Y.B.: Ce sont des valeurs cibles non contraignantes fixées aux horizons 2020 et 2035. La baisse de la consommation d’énergie, qui a déjà été amorcée, proviendra notamment des nouvelles prescriptions en matière de CO2 pour les nouveaux véhicules.

– Les éoliennes et la géothermie profonde déclenchent de grandes vagues d’opposition. Est-il réaliste de miser sur ces technologies?

Y.B.: Les procédures d’autorisation seront accélérées et la production d’énergies renouvelables revêtira le même intérêt national que la protection du paysage. Cela permettra de réaliser des projets plus facilement. Mais nous savons que ce ne sera pas simple. La géothermie profonde a un vrai potentiel, mais il y a encore des problèmes techniques à résoudre. Et il sera à mon avis difficile d’implanter des parcs d’éoliennes à grande échelle dans un pays déjà très bâti. C’est pour cela que la loi combine différents types de production.

B.G.: La géothermie est une bonne manière étatique d’agir. Avec quelques dizaines de millions, on peut soutenir la recherche fondamentale et les expériences pilotes. Qu’est-ce que ça donnera? Peut-être pas grand-chose, mais ce sera peut-être un succès. Mais l’État ne devra pas intervenir dans la production.

– Combien coûte cette réforme? 40 francs ou 3200 francs par ménage par année?

Y.B.: Le projet ne contient qu’une augmentation: celle du supplément sur le prix du kWh, qui passera de 1,5 à 2,3 centimes. Cela représente en moyenne 40 francs de plus par ménage par an. Pour ma maison, équipée d’une pompe à chaleur, j’ai calculé un surcoût annuel de 54 francs. Cela me paraît supportable. Les 3200 francs articulés par les opposants sont malhonnêtes et mensongers. Vous cherchez juste à faire peur. Si des étapes ultérieures devaient justifier d’autres coûts, elles seraient soumises au parlement voire au peuple, qui ferait la pesée des intérêts.

B.G.: Vous regardez ce projet par le tout petit bout de la lorgnette. Ces 3200 francs ont été calculés sur la base des estimations faites par l’administration, les électriciens et l’EPF de Zurich. La transition énergétique telle qu’elle est prévue coûtera 100 milliards de francs, à quoi il faut ajouter les mesures prévues pour baisser les émissions de CO2 des véhicules et diminuer la facture énergétique des bâtiments. Ce sont les citoyens et les PME qui paieront tout ça.

Y.B.: Vous inventez vos chiffres. Ils ne reposent sur rien de concret. Le 21 mai, on vote sur une hausse de 0,8 centime par kWh. Rien de plus.

– Est-il juste de soutenir financièrement les propriétaires de barrages?

Y.B.: Oui. Depuis Fukushima, qui a déclenché la volonté de sortir du nucléaire, le marché de l’électricité s’est effondré. Cela nous a obligés à réorienter la SE 2050 et à inclure des réflexions sur la capacité de nos acteurs indigènes à survivre sur ce marché. Il est normal que l’État s’en préoccupe. Tous les pays gardent leur marché de l’énergie sous contrôle. La volonté de consolider l’hydroélectricité, qui couvre 60% de notre approvisionnement, travaille à perte et ne peut plus constituer de réserves pour les investissements futurs, a été forte.

B.G.: L’hydraulique est indéniablement le pilier principal de notre approvisionnement. Ce milieu, composé de 660 acteurs, nous lance des cris d’alarme. Mais ses chiffres ne sont pas très transparents. L’argent réservé aux panneaux photovoltaïques serait bien mieux utilisé dans une profonde refonte de la production hydraulique. Plutôt que d’adresser maladroitement des demandes d’aide énormes à quelques semaines d’un vote sur un projet qui contient déjà des soutiens, la branche ferait mieux de se réformer.

Y.B.: C’est peut-être maladroit, mais c’est honnête. Notre stratégie, différente de l’Allemagne, n’aura aucun impact sur les prix de l’électricité en Europe. La branche doit s’attendre à vivre plusieurs années avec des coûts plus élevés que les tarifs de vente du courant. On a le choix entre ne rien faire et laisser mourir nos entreprises ou agir et leur permettre de compenser partiellement ces pertes. Cela ne suffira pas. C’est pour cela qu’une deuxième tranche d’aide est déjà en discussion.

– Si c’est non le 21 mai, que fait-on le 22?

B.G.: On commence par reposer les questions dans le bon ordre. La première est la valeur de la sécurité de l’approvisionnement. La Suisse doit continuer de maîtriser son destin électrique sans dépenser des sommes colossales en subventions stériles. La seconde est la baisse des émissions de CO2.

Y.B.: En cas de non, on aura le choix entre refaire la même chose, s’accrocher au nucléaire ou basculer sur le gaz. C’est précisément avec la SE 2050 que la Suisse gardera la maîtrise de son destin électrique.

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